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26 septembre 2014 5 26 /09 /septembre /2014 15:55

 

 

  GlennGould2.jpg

 

 

Il n’est pas impossible que Gould ait eu un jour ce dialogue imaginaire avec Jean Sébastien Bach.  Ils se sont même certainement parlé plusieurs fois.  Car Gould joue Bach comme s’il avait lui-même composé sa musique.  Les autres,  Beethoven, Chopin, Brahms, Berg, il les joue comme tous les autres interprètes, à sa manière, mais on ne peut dire qu’il les domine.

La musique de Bach est SA musique.  Il sait ce qu’elle contient, il comprend ce qu’elle veut dire et il nous transmet l’inspiration même du compositeur.  Bach seul a pu lui livrer ses secrets.  Qui d’autre ?

    Jeune Gould Glenn Gould est au piano.  Il travaille l’adagio du concerto n° 5 qu’il doit jouer en concert à Toronto, sa ville natale . Il a vingt ans et  sa carrière s’annonce bril

Bach est son compositeur de prédilection.  Sa manière d’aborder son œuvre est révolutionnaire pour l’époque, son style clair et dépouillé séduit les mélomanes.

Mais le jeune Glenn Gould est un perfectionniste.

Aujourd’hui le doute s’est installé en lui et  il reprend inlassablement le même passage,  penché sur le clavier, son visage reflètant  une extrême concentration, presque de la douleur.

 

Gienn Gould s’est arrêté de jouer,  découragé.

Il s’éloigne du piano et se laisse tomber dans le fauteuil qu’il appelle son « reposoir »,  caressant au passage le dos de Nicky son setter qui se couche à ses pieds.

En face  de jui, accroché au mur, un  portrait de Jean-Sébastien Bach peint par un inconnu, le regarde.

Ce portrait est pour Glenn Gould source d’apaisement et d’inspiration, il lui confie ses doutes comme l’on prie une image sainte.

 

Les yeux fixés sur le visage empreint de sérénité de son idole, il murmure

« Je n’y arrive pas.   Comment jouer ce morceau en apparence si facile ?   Comment lui donner une valeur ajoutée ?

  Johann Sebastian BachLa voix qui lui répond le fait sursauter.  Face à lui, le portrait s’est animé et Bach lui parle.

« Qu’appelles-tu une valeur ajoutée, Glenn ?

 

Bien sûr, cela devait arriver, après tant de dialogues muets entretenus avec le portrait, un jour ou l’autre, Bach allait lui parler.

 Très ému, il répond :

«  Et bien… ma touche personnelle, mon inspiration à moi, un éclat qui illuminerait chaque note pour la rendre unique, prolongée, un…

« Mais pourquoi vouloir ajouter tout cela ?   Joues les notes telles qu’elles sont écrites, toute la beauté du morceau est au bout de tes doigts.

« Comme  chez tous les autres pianistes…

«  Non non, tu te trompes, chaque pianiste transmets à ses doigts la profondeur de sa pensée, le trouble de son âme,  le bonheur de jouer, et tout cela est différent selon l’interprète

«  Maitre, je vais devoir accompagner Yehudi Menuhin, un violoniste unique, incomparable… et moi, je trouve mon toucher trop sec, trop impersonnel.

«  Moi je le trouve parfaitement fidèle à  l’arithmétique de ma composition.  Je ne  veux pas d’une interprétation sentimentale, je veux une musique qui s’adresse à l’âme plutôt qu’aux sens.

«  Vous voulez dire… dépouillée de tout artifice ?

« Exactement.  Ce que tu appelles la « valeur ajoutée » n’est que fioritures, chichis et détourne de l’essentiel.

« Maître,  je sais bien que je suis sur la bonne voie… Mais comment puis-je me perfectionner ?

«  En dépouillant encore et encore, jusqu’à ce que le morceau devienne comme  un squelette, une ellipse.  C’est ce que fait Menuhin, remarque-le !  Son violon est un souffle pur, inspiré du divin. 

Glenn Gould se lève et se rapproche du tableau, tend la main pour toucher ce qu’il croit être la  main du musicien mais il ne renc ontre que la surface glacée de la vitre.

 

glenngould.jpeg.size.xxlarge.letterboxRassuré il se rassied sur sa chaise pliante,  le visage au ras du clavier, et se remet à jouer.  

C’est fou ce que son exécution paraît facile.  Un enfant pourrait jouer cet adagio, semble-t-il.

Que cache cette apparente clarté, ce déroulement  de chaque note comme une évidence ?  

Une recherche inlassable, un immense amour sont derrière la perfection du jeu de Glenn Gould.

 

Improvisé par Miss Comédie - Sept. 2014



 

 

 

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Published by Miss Comédie - dans Conversations imaginaires
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  • Miss Comédie
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. 
Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer.  De comédienne- auteur dramatique,  je suis devenue  blogueuse, ça élargit considérablement la cible.
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer. De comédienne- auteur dramatique, je suis devenue blogueuse, ça élargit considérablement la cible.

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