- L’Evangile dit : « Lorsqu’in te frappe sur une joue, il faut tendre l’autre ». Et vous savez pourquoi ? - Non. - Parce que le temps que votre adversaire s’approche pour la deuxième gifle, on peut lui faire un croche-pied ! (Robert Thomas - « Double jeu »)
C’est bien parce que c’est Robert Thomas !… A lundi mes chéris parce que je pars pour un long week-end pour chercher l'inspiration... _____________
Où l'on avance à tâtons dans un scénario improbable...
yANN Je voudrais une première scène très réaliste, où on la verrait dans un personnage de femme ordinaire, presque plouc, dans un intérieur modeste. Le téléphone sonne, elle décroche...
CHRIS Quelqu’un lui donnerait des instructions...
YANN Elle ne dirait pas grand-chose, deux mots, le lieu et l’heure, elle raccrocherait très vite.
CHRIS On la verrait marcher dans la rue, aller vers l’endroit du rendez-vous...
YANN Un café dans une rue déserte... ou aucontraire, à un carrefour très animé...
CHRIS Oui... On la verrait ensuite remettre des documents à un type. A un moment il y aurait un coup de feu... quelque chose... et...on la verrait courir dans la rue à toute allure... et...
YANN Démarre le générique sur le pianiste en train de jouer du piano. La caméra s’éloigne et on la voit, elle en combinaison derrière lui, qui lui met les deux mains sur les épaules.
CHRIS Bon, et maintenant il faut coller les morceaux.
YANN Voilà.
Ils se regardent. Le barman est accoudé sur le bar et suit leur conversation, l’air extrêmement intéressé.
YANN, songeur, relisant le synopsis. Il y a quelque chose de troublant là-dedans, c’est qu’on part sur sa culpabilité à elle, son mystère à elle, mais ensuite ton synopsis s’étend sur ses errances à lui, ses marches sans but à travers Paris, et petit à petit on va se demander si ce n’est pas plutôt lui, ou aussi lui, qui a quelque chose à cacher...
CHRIS, enflammé Mais c’est justement ce que je trouve intéressant. Sous ses airs d’amoureux transi, que dissimule-t-il ? C’est un personnage ambigu. Très ambiigu.
C’est la scène IV de la pièce dans sa version intégrale. Les deux compères se retrouvent pour continuer l’élaboration de leur scénario. CHRIS soumet à YANN une ébauche de synopsis.
Le bar. YANN et CHRIS sont assis à une table près du bar et semblent soucieux. Au fond, l’estrade est vide comme les soirs où l’orchestre ne joue pas. Sur la table, deux verres pleins, une bouteille d’eau gazeuse, une soucoupe d’olives et un cendrier. Le réalisateur a en mains un paquet de feuilles dactylographiées qu’il vient semble-t-il, de compulser.
YANN Ca me semble trop mélodramatique. J’étais d’accord pour abandonner la comédie, mais là...
CHRIS, tassé sur lui-même C’est juste un synopsis...
YANN Remarque... Ca ne manque pas de charme. L’histoire de la faute professionnelle est bien amenée.
CHRIS Et ce couple problématique, lié par un intérêt commun mais aussi, de son côté à lui, par un amour fou qu’il ne lui a jamais avoué...
YANN C’est là où le bât blesse. C’est déjà un couple en danger. Situation trop classique. Il ne faut pas que l’inégalité soit visible dès le début.
CHRIS Pourquoi attendre ?
YANN Pour que le spectateur se pose des questions. Il faut qu’on les croit heureux, ces deux-là, amoureux, sur un nuage, pour que les gens se disent “attention il y a anguille sous roche, il va se passer quelque chose... c’est trop beau pour être vrai...” Tu vois ?
CHRIS Oui. Tu crois que ROSE amoureuse de son pianiste, c’est crédible ?
YANN Bien sûr, que c’est crédible ! Ca s’est déjà vu, non ?
CHRIS, rêveur Je n’y crois pas. Pas de la part de cette femme-là. Elle joue la passion, mais elle ne l’éprouve pas.
YANN, réfléchissant Tu as réfléchi à son passé ?
CHRIS C’est une chanteuse de troisième zone, qui faisait les fêtes de village. Un jour, quelqu’un l’a entendue chanter et l’a emmenée à Paris.
YANN Alors là, c’est du Carné...
CHRIS En tous cas, avec son physique, son passé ne peut être que trouble.
- Tu as de la chance, tu sais, d’avoir un mari aussi attentif. Il est un peu rustre, pas très cultivé, un peu beauf même, je dirais… Mais vous allez tellement bien ensemble ! (Laurent RUQUIER - Grosse chaleur) ________________________________________________________
NAT Rose, oui. La secrétaire- chanteuse, comme moi le traducteur -pianiste.
CHRIS, se passe la main sur le front Bon dieu...
(Le décor a sombré peu à peu dans la pénombre. La porte s’ouvre et entre le barman. Celui-ci salue à la cantonnade, passe derrière le bar et allume les lumières de la salle. Le décor s’illumine brusquement. Le scénariste se lève pour partir.)
Je reviendrai vous écouter, mon vieux. Là, je dois partir.
(Il s’avance vers la porte et au moment de l’ouvrir, il lance :)
Vous êtes un artiste, n’oubliez pas ça. Vous avez tous les droits. Même celui de marcher dans Paris sans but. Du moment que le soir, vous donnez du bonheur aux gens. Hein ? Allez... salut !
NAT, sans le regarder Salut.
Le scénariste sort et NAT, quittant l’estrade, va vers le bar. Il serre la main du barman.
NAT Sers-moi un américano, tiens. C’est lui ? Le type dont tu m’avais parlé ?
LE BARMAN C’est l’un des deux.
NAT Je m’en doutais. Je l’ai senti.
LE BARMAN Il t’ inquiète ?
NAT, l’air songeur Non. Il ne me parait pas inquiétant. (Il réfléchit) Quoique... Il pose beaucoup de questions.
LE BARMAN Sur quoi ?
NAT Sur moi, sur ma vie. (Criant) Je déteste qu’on s’occupe de mes affaires !
LE BARMAN Tu as répondu à ses questions ?
NAT, bourré de tics Oui ! J’ai répondu ! J’en ai trop dit ! Je suis un con.
LE BARMAN, crachant dans un verre avant de l’essuyer Trop parler nuit.
NAT, éclatant de rire Je m’en fous ! Je lui ai raconté des bobards.
LE BARMAN Ben alors, tout va bien... De toute façon, c’est pas lui qui s’intéresse à ROSE, c’est l’autre.
NAT Il a qu’à venir me voir. Je vais lui faire une coupe en règle.
LE BARMAN, tournant le dos Il y loin de la coupe aux lèvres. ' (À suivre)
- Il faut renvoyer ta secrétaire, mon chéri. - Mais pourquoi, voyons ? - Elle est amoureuse de toi ! - Et alors, tu es bien amoureuse de moi, et je ne te renvoie pas !
(Laurent RUQUIER - "Si c'étaot ) refaire")
Celle-là, elle doit marcher à tousles coups, tous les soirs ! Et ben au revoir, et à demain j'espère bien !
NAT, voyant qu’il s’empêtre Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Je ne vous connais pas. Oubliez cette histoire de deal. A Philadelphie j’ai retrouvé le goût du piano, je m’y suis remis à corps perdu, voilà.
CHRIS, dubitatif Ecoutez, ça ne me regarde pas...Quand même... elle est bizarre, votre histoire.
NAT Ouais, je sais, ça paraît bizarre. N’empêche que c’est vrai. Ca nous est vraiment arrivé.
CHRIS Et vous êtes rentrés en France.
NAT Il a bien fallu. Mais sans boulot. Après un an d’absence, on reprend pas les gens.
CHRIS C’est clair.
Silence.
Qu’est ce que vous faites de vos journées ? NAT Je marche.... Oh, Paris est grand... (Un temps) mais quel gâchis.
Silence.
CHRIS “Quel gâchis”... Ce n’est pas catastrophique. Vous jouez du piano, non ? Vous préféreriez taper à la machine que jouer du piano ?
NAT, lugubre Depuis que je n’ai plus de job sérieux, j’ai perdu l’amour de ma femme.
CHRIS, frappé Allons...
NAT hausse les épaules, comme découragé par la bêtise humaine. Il se lance dans une série d’arpèges échevelés et continue d’une voix tonitruante :
NAT Elle ne supporte pas... de me voir, dès que le jour se lève, transformé en plume au vent... (il joue “la plume au vent”) Vous comprenez ? Voilà comme je suis devenu, un fétu de paille sans importance aucune, un...
CHRIS, le coupant dans son délire Elle n’a qu’à venir vous écouter, la nuit, quand vous emportez la salle au bout de vos doigts, quand on vous applaudit...
NAT, s’arrête brusquement de jouer et le regarde Mais... elle m’écoute ! Elle est bien obligée de m'écouter.
- Excusez-moi, maître, mais j’ai tout de même trente-cinq ans de Comédie Française derrière moi ! - C’est évidemment un handicap. (Jean Anouilh Cher Antoine)
Au revoir, bon week-end, ne cherchez pas : l'article soldé de vos rêves n'existe pas ! Les soldes sont un leurre, une incitation à la dépense qui encombrera votre placard jusqu'àce que vous l'expédiez à l'Armée du Salut. A lundi pour la suite des aventures de ROSE AUTOUR DE MINUIT.
NAT Oui, oui... très intéressant. Ca traitait de pétrochimie, de choses comme ça.
Un temps. Le scénariste regarde attentivement NAT.
CHRIS Et un beau jour, vous avez décidé de partir aux USA ?
NAT Oh, ça ne s’est pas passe comme ça, sur un coup de tête, non... (Il fixe quelque chose au loin et semble hésiter à raconter) C’est venu d’elle... (Il regarde à nouveau le scénariste) Elle... la secrétaire. Une boite américaine lui a proposé un deal... et elle a accepté.
Il s’arrête de parler et baisse la tête.
CHRIS Un deal ?
NAT Très gros coup. Alors, on est parti.
CHRIS Vous viviez ensemble ?
NAT Nous nous sommes mariés pour obtenir le visa. C’était plus simple. (sur un ton péremptoire) De toute façon, elle ne pouvait pas partir sans moi : elle ne parlait pas anglais.
CHRIS Ah... oui... évidemment. (un temps) Mais... je ne comprends pas très bien : le deal, c’était dans la musique ?
NAT, se grattant la tête, un peu perdu Non, pas tout de suite... enfin, si, parce que très vite, on a vu que le deal c’était dangereux. (il semble chercher dans sa mémoire) Une histoire d’espionnage industriel , vous voyez ? Vente de documents top secret à la concurrence, ou quelque chose... (il rêve) Ouais, pas mal... CHRIS Quoi donc,?
CHRIS Et... les autres jours, vous faites quoi ? (Voyant que NAT ne répond pas et se met à feuilleter des partitions) Excusez-moi... je suis indiscret. D’ailleurs... je dois m’en aller. (Il se lève)
NAT Vous pouvez rester, si vous voulez.
Il se met à plaquer quelques accords, à chercher un thème dans le style de Chopin. Le scénariste se rassied, allume une cigarette. Il y a un moment de silence. Puis NAT s’arrête de jouer, et considère le scénariste qui ne le regarde pas.
NAT Avant de partir en tournée aux Etats-Unis, j’avais un job.
Le scénariste relève la tête pour l’écouter.
J’étais... (Brusquement :) Je vous ennuie ?
CHRIS Non, pas du tout.
.NAT, agité J’avais un bon job. J’allais travailler tous les jours et j’aimais ça.
CHRIS, attentif Oui ?
NAT Je traduisais des rapports. Et puis je les tapais à la machine.
CHRIS Des rapports ?
NAT Oui, des rapports de production que la secrétaire de la boite envoyait chaque semaine à la filiale américaine.
Ou CHRIS découvre un personnage qu'il n'aurait même pas osé inventer...
CHRIS Merci pour qui ?
NAT Pour Bach. Je ne suis pour rien dans la magnificence de cette musique.
CHRIS Il faut encore la jouer.
NAT Oui... il faut la jouer.
CHRIS Pour vous, ça semble facile.
NAT Ca vient de l’intérieur. Parfois, j’ai l’impression que je suis en train de créer la musique de Bach, note après note.
On s’aperçoit que NAT, lorsqu’il ne joue pas du piano, est secoué de tics nerveux
CHRIS Vous avez la même impression en jouant du jazz ?
NAT Dans le jazz, on improvise beaucoup. On ne joue jamais un morceau exactement comme il a étté écrit. Bach, c’est de l’arithmétique... (Il fixe CHRIS) Un et un, deux.
CHRIS Oui, je vois.
Il y a un silence..
CHRIS, regardant autour de lui La porte était ouverte... Mais le bar est peut-être fermé ?
"Quand on se sent incapable d’écrire, on se sent exilé de soi-même." Harold Pinter Et oui, on termine encore sur Pinter. Il a mis un point final, moi je mets des points de suspension. A demain !
YANN et CHRIS, le réalisateur et le scénariste, se sont quittés sur une ébauche de scénario avec ROSE la chanteuse comme héroïne encore mal définie. Aujurd'hui CHRIS revient seul dans le bar pour y chercher l'inspiration.
Avant que le rideau se lève, on entend les premières notes d’ un morceau de musique classique joué au piano. Le bar est baigné d’une lumière froide qui provient de la baie vitrée, voilée de rideaux blancs qui ont viré au gris. Le bar apparaît dans toute sa nudité et sa vétusté. NAT, le pianiste du groupe, est en train de jouer l’adagio du concerto en ré mineur de Bach. Il ferme les yeux. Il est seul, jusqu’à ce que la porte du bar s’entr’ouvre et que le scénariste apparaisse. Au bruit, NAT a ouvert les yeux mais ne s’arrête pas de jouer. Le scénariste entre d’un pas hésitant et s’assied silencieusement dans un fauteuil . Il attend la fin du morceau pour parler.
Lorsqu’il s’arrête de jouer, NAT reste immobile, les mains sur les genoux.
CHRIS C’est magnifique.
NAT Merci pour lui.
(demain, le dialoue aigre-doux du pianiste et du scénariste.)
Ils règlent l’addition et prennent congé du barman. Au moment de sortir, le réalisateur se retourne vers le fond de la salle et fixe l’estrade vide.
YANN Est-elle capable de souffrir ? Et si ses yeux, quand elle souffre, gardaient toujours cette indifférence ? L’indifférence, à l’écran, peut passer pour de la souffrance, non ?
CHRIS Dans un regard vide, le spectateur met ce qu’il veut.
YANN, soudain frappé par la justesse de la remarque Ce serait la négation de l’acteur ?
CHRIS De l’acteur qui surjoue, oui. Il vaut mieux encore qu’il n’exprime rien.
YANN C’était la théorie de Bunuel. Mais ce n’est pas la mienne. L’acteur, derrière son regard indifférent, doit ressentir la douleur dans son âme. Sinon, il ne touchera personne.
LE BARMAN Moi, je me souviens de Gabin, et bien Gabin, il avait toujours la même expression et tantôt elle faisait rire, tantôt elle faisait pleurer. Comment vous expliquez ça, dans le métier ?
YANN On ne l’explique pas, mon ami... on ne l’explique pas.
LE BARMAN, sentencieux Ah, il y a loin de la coupe aux lèvres !
YANN, sans comprendre Allez, au lit, le petit ! (au barman) Bonsoir, buvez-en une dernière à ma santé ! à jeudi !
Il donne une tape sur l’épaule du scénariste et ils sortent. Le barman hausse les épaules et se sert une coupe de champagne.
(Le rideau tombe sur la fin de cette scène. A suivre.)
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense. Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. MOLIERE - Tartuffe
C’est bien une réflexion de tartuffe, ça… Mais ce soir, tous les péhés seront pardonnés. Et moi, je vous donne rendez-vous l’année prochaine pour la suite des aventures de ROSE, la chanteuse aux deux visages. Passez de joyeuses Fêtes.
YANN, changeant de ton Il y aura très peu de rôles secondaires autour du pianiste et de la chanteuse.
CHRIS, sur le même ton Des gens qui ont, eux, une seule vie. Ils regardent nos deux héros comme des êtres venus d’ailleurs.
YANN Sauf, à la fin, celle qui va détourner le pianiste de sa femme. Une fille sans le quart de la grâce d’elle, sans beauté, une dévergondée très bien dans sa peau, très malicieuse... Elle va le faire basculer du côté de la vie réelle, la vie du jour.
CHRIS Il abandonnera son piano. Sa femme restera seule à chanter, et elle ne voudra plus quitter le monde de la nuit.
YANN Elle deviendra célèbre à ce moment-là. Mais elle aura perdu son âme.
CHRIS Je vois bien, oui... Je te suis complètement.
Le réalisateur se laisse tomber sur son fauteuil et regarde le scénariste avec reconnaissance.
YANN C’est plutôt moi, qui t’ai suivi... Tu as raison, il faut une histoire de coeur, mais très simple, sans larmes, sans éclats de voix. Une profondeur de sentiments qui passe par les regards, seulement les regards...
CHRIS Tu dis qu’elle n’a pas de regard.
YANN Elle, la chanteuse, le modèle... Mais je vais te trouver une comédienne qui aura un regard, crois-moi...
CHRIS Pourquoi ne pas la faire tourner, Elle ?...
YANN Non, non... Elle restera un mirage.
(Ils se lèvent et vont lentement vers le bar. Il se tourne vers le scénariste et lui prend le bras.)
Il faut qu’elle reste un mirage, n’est-ce pas ? Elle n’est là que pour nous montrer le chemin.
YANN Oui, bien avant. Les speak-easy, on les appelait. Ces bars de la Nouvelle-Orléans où jouaient des gens comme... Duke Ellington, Big Bill Bronzy…. le blues, tout ça…Ce devait être dans les années vingt... Dans ces bars venaient tous ceux qui se sentaient trop seuls pour aller se coucher. Une nouvelle espèce humaine... Les gens de la nuit...
CHRIS Des gens de la nuit, il y en a toujours eu.
YANN Oui, mais autrefois, ils allaient dans les tavernes sans autre but que d’apaiser leur soif d’alcool et de filles... Ceux-là perdaient vite conscience... Combien voyaient le jour se lever ? L’ambiance des bouges avaient quelque chose d’avilissant. Depuis l’avènement du jazz, les gens de la nuit regardent filer les heures sans bouger, bercés par cette musique qui éveille tous les sens.
CHRIS C’est vrai... Ils boivent autant, mais avec élégance...
YANN Voilà ! Le jazz a la suprême élégance des musiques divines. Dans un bar, l’homme oublie d’où il vient et où il va...
Le piano de Bill Evans égrène les dernières notes du morceau, puis s’arrête. Les deux hommes semblent s’éveiller d’un rêve.
YANN Tu veux dire quel décor ? Une ville, des cafés, un bureau où elle travaille le jour, méconnaissable, des rues où il marche, lui, sans but, un peu paumé... Elle ne sait pas très bien ce qu’il fait de ses journées... Ils se retrouvent le soir et ils s’aiment à nouveau en se regardant par-dessus le piano... Une vraie double vie.
CHRIS Oui... Il faut presque qu’on s’imagine que ce sont des personnages différents la nuit et le jour.
YANN se lève et arpente le bar Regarde comme la nuit transforme les gens. Imagine : un soir, un bar... Un homme qui rêve appuyé au bar... Son voisin de palier arrive par hasard, s’approche de lui, ils échangent quelques mots... Ils se trouvent sympathiques, ils vont boire ensemble une longue partie de la nuit. Dans l’autre vie, la vie en plein jour, ils s'ignorent. Ils ne se sont pas reconnus.
CHRIS Moi je crois qu’ ils se sont reconnus. Seulement là, ils se sont soudain trouvés différents. La nuit leur a révélé à chacun un autre visage, plus ouvert, plus sincère. YANN, rêveur La nuit et la musique.
Ils se taisent un instant et le piano de Bill Evans devient plus présent, les notes s’écoulent doucement.
YANN La musique de jazz a transformé l’ambiance des bars. Ca date de quand...? 1936 ?
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense. Et ce n’est pas pécher que pécher en silence. MOLIERE - Tartuffe ________________________
Comme tous les vendredis, le rideau tombe pour le week-end. Rendez-vous lundi pour retrouver Miss Comédie dans l'amiance scintillante de l'approche de Noël.
YANN, pensif Oui... pourquoi pas ? On les retrouverait tous les deux le soir dans leur bar... Employés modèles le jour, musiciens de troisième zone la nuit. Mais le fil conducteur de tout ça ?
CHRIS Telle que tu le démarres, c’est un sujet pour la Métro Goldwyn Mayer, avec de Niro et Kim Basinger. Un thriller tourné à New York avec un budget record. (un temps) Je voyais plutôt une histoire triste d’un type floué, un mec falot qui a une femme trop belle pour lui et qui finit par la perdre.
YANN Trop sombre ! Je veux bien imaginer un mec falot qui a une femme trop belle pour lui... Oui... Et le spectateur est persuadé qu’il va finir par la perdre, et tout prête à le croire et puis...
CHRIS Elle reste avec lui ?
YANN Mieux que ça : c’est lui qui s’en va, et elle est inconsolable.
CHRIS, éclate de rire Ah, tu m’as eu ! En effet, c’est beaucoup moins sombre !
YANN, riant à son tour C’est aussi sombre, mais moins convenu !
Ils restent un moment à regarder cette idée flotter dans l’air.
CHRIS C’est pas mal...
YANN Hein ?
De nouveau ils restent pensifs et boivent quelques gorgées de whisky. Le couple se lève et sort lentement du bar, en se tenant par la main. Le barman lit le journal sur le bar.
CHRIS Ce n’est pas elle qui te fascine, mais le trouble qu’elle provoque autour d’elle. Elle n’est qu’un miroir qui vous renvoie vos propres fantasmes.
YANN Tu dis “vous” comme si tu étais réfractaire à son charme.
CHRIS Je ne la considère que comme un sujet de scénario.
YANN Mais, misérable, comment peux-tu mener à bien une histoire si tu n’es pas fasciné par tes personnages ?
CHRIS C’est trop tôt... Je ne la connais pas encore... Il faut que je m’attache...
YANN Là, tu me rassures. Alors laisse-moi te dire comment je la vois, moi, cette histoire avec elle... CHRIS, prenant des notes Oui, allez, aide-moi un peu.
YANN, d’abord hésitant, est pris peu à peu par son sujet L’histoire pourrait commencer par un hold-up. Dans une grande banque. Elle serait la secrétaire du Directeur et elle verrait toute la scène sur l’écran vidéo de son bureau. Elle resterait impassible...
CHRIS, ironique ... naturellement.
YANN ... Naturellement. Mais elle a vu les trois malfrats, dont l’un opérait à visage découvert. Une scène violente et très rapide. Les mecs repartent avec un sac de fric. Un employé de la banque a balancé une clef de coffre.
HORTENSIA Vous jouez de nous comme des totons ! Vous lasserez bientôt notre patience. LE COMTE Tous les metteurs en scène de génie font ainsi. Encore heureux que je ne hurle pas, que je ne déchire pas les brochures. Il n’y a pas de mise en scène de génie sans crise de nerfs. L’insulte est la monnaie courante, quelques très grands metteurs en scène vont jusqu’à la gifle. Et ne croyez pas que cela soit gratuit. Cela se sent toujours, après, quand on écoute la pièce, si le maître a été vraiment viril. Une pièce mise en scène par un homme poli, il est bien rare que cela sente le génie. Enchaînez, Sylvia, encaînez.
YANN Bon. Mais tu ne vas pas me faire croire qu’elle est fidèle.
CHRIS C’est là, où l’on peut se mettre à rêver. Deux cas de figure : Elle le trompe, il le sait, et il ne dit rien parce qu’il aime ça.
YANN Il aime ça ?
CHRIS Oui, il aime l’idée que sa femme le trompe, parceque tous les hommes la désirent mais elle n’appartient qu’à lui. Orgueil.
YANN Orgueil, oui.
CHRIS Deuxième possibilité : elle le trompe et il ne dit rien parce qu’il a peur qu’elle le quitte s’il se montre trop jaloux. Lâcheté.
YANN Orgueil ou lâcheté. Mais là, tu fais intervenir le mari comme un personnage essentiel.
CHRIS Oui. Il devient plus intéressant que la femme.
YANN C’est dommage...
CHRIS Je crois que tu lui prêtes un mystère qu’elle n’a pas. Elle est lisse et dure, fermée et fascinante quand elle est sur scène, négligée, faible et ordinaire lorsqu’elle sort du décor. Si tu la rencontrais un matin revenant de faire ses courses, tu ne la reconnaîtrais pas.
YANN, rêveur Elle me fascinerait encore. Elle me fascine en bloc.
LULU Voilà ce que vous avez fait. Vous avez assouvi votre soif immonde. Vous m’avez appris des choses qu’une jeune fille ne devrait pas savoir avant d’ avoir été mariée au moins trois fois ! GOLDBERG Et bien ! Tu as pris de l’avance ! De quoi te plains-tu ?
LE REALISATEUR ET LE SCENARISTE. Naissance d’un scénario.
Le même bar, la semaine suivante. Nous sommes en début de soirée, l’estrade est vide. On entend en fond sonore un disque de piano de Bill Evans. Un couple de consommateurs est assis à une table. Le barman s’active derrière le bar. Entrent le réalisateur et le scénariste. Ils saluent le barman, vont vers une table et s’assoient. Le scénariste sort un cahier de notes et le pose sur la table.
YANN Nous ne la verrons pas, aujourd’hui. Ils ne jouent que le jeudi. CHRIS Je n’ai pas besoin de la voir. Une fois m’a suffi. YANN, regardant autour de lui Cet endroit est magique. On ne pouvait rêver mieux comme décor à nos plongées sous-marines... CHRIS Nos plongées sous-marines... YANN Nous sommes deux scaphandriers à l’épreuve de la profondeur... Inventer une histoire ne suffit pas... il faut lui donner une profondeur, c’est ça qui est difficile.
CHRIS Surtout, il faut qu’on y croie. YANN Bien sûr, qu’il faut qu’on y croie. Et nous, d’abord !
Le barman s’approche de la table.
LE BARMAN Ces messieurs désirent ?
YANN Un double scotch et des olives noires. CHRIS Un whisky simple et des olives vertes.
Le barman s’éloigne avec un regard noir. Les deux hommes se mettent à rire.
YANN Tu as rêvé d’elle ? CHRIS Oh, rêvé... Je ne l’idéalise pas comme toi. Je la vois comme une femme très au-dessous de ce qu’elle paraît, une personnalité très effacée, timide même. Aucune ambition, aucun idéal. Quand elle rentre chez elle, elle enfile un jogging et des baskets. Elle est mariée et aime son mari. YANN Mariée ! CHRIS Ecoute, ça tombe sous le sens : elle est mariée avec le pianiste, bien sûr. YANN Bon sang, tu as raison. Bien sûr. Elle est mariée avec le pianiste... CHRIS Ils se sont rencontrés sur une estrade, et ils sont tombés en arrêt, lui devant sa beauté, elle devant son talent.
Le barman apporte les consommations. Ils restent un moment sans rien dire, pensifs.
Elle chante « My Solitude » dans une version à peine raccourcie jusqu’aux dernières notes de sa voix qui se brise sur le final du piano. La lumière la quitte alors qu’elle salue et revient éclairer les deux spectateurs.
YANN Alors ?
CHRIS, hoche la tête Oui...
YANN, rêveur J’ai rencontré son regard. Vide. Glacé. Souviens-toi de ça : elle a un regard vide et glacé. C’est important.
(Ils se regardent.) C’est un bel objet offert et inaccessible à la fois. Autour d’elle, on peut construire mille et une histoires sans lendemain... (CHRIS le laisse à son rêve, n’intervient pas.) Je te libère pour aujourd’hui. Il faut que tu y penses, qu’elle t’envahisse. Laisse-la venir. Dans deux jours, tu me racontes. D’accord ?
CHRIS D’accord.
Ils se lèvent, règlent l’addition au bar et sortent.
MARC Serge, tu n’as pas acheté ce tableau deux cent mille francs ? SERGE Mais mon vieux, c’est le prix ! C’est un Antrios ! MARC Tu n’as pas acheté ce tableau deux cent mille francs ! SERGE J’étais sûr que tu passerais à côté.
YANN Cette beauté va nous porter chance, tu verras. CHRIS Avant de commencer, je voudrais savoir... Donc, nous pouvons nous rencontrer ici un soir sur deux... YANN Oui, puisque tu es pris toute la journée et que ta femme a du mal à se passer de toi tous les soirs. CHRIS Il faut la comprendre... Elle s’occupe du bébé toute seule, elle ne voit personne. Le soir, elle est heureuse de me retrouver, de me parler... YANN Bien sûr, je comprends... Mais ta carrière ? Elle y pense, à ta carrière ? Ca demande des sacrifices, pour un scénariste comme pour un marin pêcheur... CHRIS, baissant la tête Oui. YANN Nous avons toi et moi une chance incroyable de nous être rencontrés. Tu es ma chance et je suis ta chance. Alors, allons-y à fond ! Non ? CHRIS Oui, oui, tu as raison. Un soir sur deux, tu peux compter sur moi. YANN Cette femme, quand elle va revenir chanter, regarde-la bien. Essaie d’imaginer une histoire autour d’elle. Tu verras, c’est facile : elle est fascinante. Moi, j’ai déjà des images qui tournent dans ma tête... C’est vague... Je ne me souviens plus très bien de son regard... A-t-elle un regard ?
A ce moment entre le groupe de musiciens et ROSE. Ils vont se replacer sur l’estrade, et après un rapide coup d’oeil sur les deux clients et quelques mots échangés à voix basse, ils attaquent un morceau assez enlevé pour lequel ROSE reste un long moment appuyée au piano sans chanter, esquissant à peine le rythme d’un mouvement des hanches. Puis le rythme s’alanguit et le blues revient, la jeune femme s’avance le micro à la main, l’approche de sa bouche et commence à chanter doucement.
(vous imaginez Vanessa Paradis ? Ca pourrait être elle.)
Je fais une petite parenthèse avant de vous balancer la Scène 3, juste pour vous dire que j'aifait un découpage de scène spécialement pour le blog, avec des scènes plus courtes car celles qui étaient prévues pour être jouées étaient beaucoup plus longues, évidemment. Je ne voulais pas lasser le lecteur qui est très pris par le temps, comme chacun sait. Si vous trouvez les scènes trop courtes, n'hésitez pas à m'en faire la remarque dans vos commentaires... Vous avez éteint vos portables ? Voici la Scène 3.
Le barman apporte le verre de scotch du jeune homme et pose une deuxième assiette d’olives.
YANN, rêveur Autour de quoi elle tourne... Il faut que tu m’aides... Une femme très belle, mais surtout très classe, une classe étonnante, un port de reine... Qui chante dans un bar de sixième catégorie... Décalée... En parfait décalage...
CHRIS Tu veux que l’action se passe de nos jours ?
YANN Oui, absolument. De nos jours. Ou dans les années quarante. C’est presque de nos jours.
CHRIS Tu veux tourner à Paris ?
YANN Pas spécialement. Mais dans une capitale. Une grande ville, où il y ait un brassage de gens, l’ambiance de la rue, le côtoiement du luxe et de la misère... En France ou ailleurs, Amsterdam... Londres...
CHRIS Mais tu m’avais parlé d’une comédie...
YANN Depuis que j’ai vu cette femme, je n’ai plus envie de comédie. Je me sens inspiré par une histoire plus sombre, plus ouverte sur des notions de hasard, de fatalité, tu vois...
Le jeune homme a ouvert un porte-document et il en sort un cahier qu’il ouvre et sur lequel il commence à prendre des notes.
CHRIS Ca me plait. Ca me plait mieux que ta comédie.
YANN Ah, tu vois ? C’est bien, ça. On va travailler ce sujet-là, tu vas voir, on va écrire une très belle histoire.
Ils éclatent de rire et boivent ensemble une gorgée de whisky. (à suivre)
YANN Tu viens de rater une apparition faramineuse.
CHRIS Faramineuse ?
YANN Oui, une femme exceptionnelle, hors du commun, et qui chante.
CHRIS Qui chante quoi ?
YANN, avec un geste d’impuissance Le désir.
CHRIS Ils ont un nouvel orchestre avec une chanteuse ?
YANN Oui, tu verras. (Il se passe la main sur le front) Je ne m’en remets pas. J’étais venu avec quelques idées pour qu’on les travaille ensemble, mais là j’ai envie de tout balayer, de recommencer à zéro.... avec elle.
CHRIS Tu ne veux plus qu’on travaille sur l’homme qui a perdu sa femme dans l’aéroport et qui part seul en Nouvelle-Zélande ?
YANN Non. C’est une idée médiocre qui fera un film médiocre. Tu vois, quand on entre dans un bar et qu’on se trouve face à une telle créature ... on retrouve le sens du beau, du rare, on a envie de faire des films qui font rêver.
CHRIS, dubitatif Ah, oui, à ce point-là... Alors donc, ton idée avec la femme qui chante, elle tourne autour de quoi ? (à suivre)
________________________________________________________________________ LES PRECIEUSES RIDICULES (Molièe )
Acte I Scène VI
Marotte Voilà un laquais qui demande si vous êtes au logis, et qui dit que son maître vous veut venir voir. Magdelon Apprenez, sotte, à vous énoncer moins vulgairement. Dites « Voilà un nécessaire qui demande si vous êtes en commodité d’être visibles. Marotte Dame ! Je n’entends point le latin et je n’ai pas appris comme vous la filofie dans le « grand Cyre ».
pièce en un acte de Barbara Laurent-Ogier (Dépôt SACD N° 177 579)
Personnages
YANN, le metteur en scène Curieux, entreprenant, très sûr de lui. CHRIS, le scénariste Sensible, introverti, bourré de complexes.
NAT, le pianiste Beau brun, écorché vif sous un apparent mépris du genre humain.
ROSE, la chanteuse Femme-enfant dont la double personnalité sème le trouble.
LE BARMAN Nonchalant, ironique, revenu de tout. LES MUSICIENS Contrebasse, saxo, drums.
L’action se passe dans un seul et même décor, le bar avec son comptoir, son estrade, quelques tables et quelques chaises occupées la nuit par quelques figurants rêveurs. Seule la lumière change avec les heures de la nuit et du jour. La salle enfumée, dans la lumière tamisées des lampes posées sur les tables, a un caractère précieux et romantique qu’elle perd avec la lumière crue du jour, révélant un décor miteux.
* * *
Dans ce bar tranquille où ils ont choisi de se retrouver une fois par semaine pour travailler à leur prochain scénario, YANN et CHRIS découvrent que l’intrigue de leur film est peut-être là, sur l’estrade des musiciens.
Tout en essayant de percer le secret de la chanteuse et du pianiste, ils s’éloignent peu à peu l’un de l’autre, entraînés chacun par leurs propres rêves. Entre vérité et mensonge, chaque personnage donne de lui-même une image double et déroutante, celle de la nuit et celle du jour.
Scène I -
On entend en sourdine derrière le rideau une musique de jazz jouée par une petite formation et une voix de femme qui chante.
Le rideau se lève sur un bar, comme on en voit dans les tableaux de Hopper : un décor simple dont la patine évoque des années de nuits enfumées. Le velours passé des fauteuils et des tentures étouffe le bruit des conversations et donne à la musique une tonalité feutrée, mélancolique. Aux murs, des photos d’artistes du music-hall en noir et blanc encadrées de bois sombre. Quelques tables sont occupées. Sur une estrade à peine surélevée, un quartette de jazz accompagne une chanteuse en fourreau noir, une sorte de femme-enfant à la distinction incroyable, qui chante doucement “You Go to My Head”. Elle a les cheveux blonds relevés en chignon, un visage racé aux pommettes hautes, les bras et les épaules d’un blanc laiteux.
Un homme seul est accoudé au bar devant un verre de scotch. C’est YANN, un réalisateur de films. Le barman s’active juste ce qu’il faut avec sur le visage l’absence d’expression caractéristique de sa profession.
YANN ne quitte pas des yeux la chanteuse. A la fin du morceau, ROSE salue pour la forme l’absence de spectateurs et se tourne vers les musiciens. Ils échangent quelques mots à voix basse, puis ils quittent l’estrade et sortent en laissant leurs instruments sur place, pour un break.
YANN, s’adressant au barman Vous avez un nouvel orchestre ? LE BARMAN Ils ont commencé la semaine dernière. C’est un groupe qui revient de Philadelphie. Ils n’étaient libres que le jeudi, nous les avons pris à l’essai.
YANN Un seul soir par semaine ?
LE BARMAN Oui, au début, un seul soir.
YANN Elle est sacrément belle.
LE BARMAN Oui. Belle voix aussi.
YANN Oui. (un temps) Mais sacrément belle. Il regarde sa montre et boit la dernière gorgée de son scotch. (A mi-voix) Mais qu’est-ce qu’il fout ! (Haut) Donnez-moi un autre scotch.
LE BARMAN Oui, monsieur.
(On le voit saisir la bouteille, verser la dose dans un verre propre, ajouter des glaçons, poser le verre, gestes nets et précis.)
Sec ?
YANN Oui, sec. Merci. Vous avez des olives ?
LE BARMAN Bien sûr, excusez-moi.
Il pose une assiette d’olives devant l’homme.
La porte du bar s’ouvre et entre un homme un peu plus jeune, essoufflé. C’est CHRIS, le scénariste.
CHRIS Ah ! Salut ! Excuse-moi ...
YANN, souriant La vie de famille ?
CHRIS, sans sourire Oui, la vie de famille. C’est pas rien.
Il enlève son imperméable et le pose sur le tabouret devant lui.
YANN Tu veux t’asseoir à une table ?
CHRIS; regardant autour de lui Oui, on sera mieux, non ? Dis donc, il n’y a pas foule, ce soir.
LE BARMAN d’un ton aigre Et pour monsieur ?
CHRIS Ben... Un thé.
LE BARMAN, glacé. Nous ne faisons pas de thé à cette heure-ci, monsieur, je suis désolé.
YANN Allez ! Prends donc de l’alcool ! Comment veux-tu avoir des idées originales, si tu bois du thé !
CHRIS Oui, mais il faut tenir deux heures...
YANN Et alors ? Pour se tenir éveillé, deux scotches valent bien un thé.
CHRIS OK, donnez-moi un whisky avec de l’eau Perrier.
LE BARMAN Bien monsieur.
Ils se dirigent vers une table et s’assoient.
YANN Tu viens de rater quelque chose de formidable, mon vieux.
Phèdre (acte II, scène 5) Et sur quoi jugez-vous que j’en perds la mémoire , Prince ? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire ?
Hippolyte Madame, pardonnez. J’avoue en rougissant Que j’accusais à tort un discours innocent. Ma honte ne peut plus soutenir votre vue Et je vais…
Phèdre Ah ! cruel, tu m’as trop entendue, Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur. Eh bien ! Connais donc Phèdre et toute sa fureur. J’aime. Ne pense pas qu’au moment que je t’aime, Innovente à mes yeux, je m’approuve moi-même Ni que tu fol amour qui trouble ma raison, Ma lâche complaisance ait nourri le poison. Objet infortuné des vengeances célestes, Je m’abhorre encore plus que tu n,e me ddétestes.
Dans la mise en scène de Jean Vilar au Lucernaire en 1957, le tout jeune Michel Piccoli donnait la réplique à Maria Casarès !