REPLIQUE DE STAR
La célébrité c’est l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.
CHAMFORT.
Finalement, c’est pas si tentant que ça. Il y a déjà trop de noms dans mon agenda.
A demain, chers inconnus !
Miss Comédie
La sale d’attente.
ELLE, LA DAME puis LE PETIT HOMME
CONFIDENCES
LA DAME
Merci. (Elle la considére avec attention). Le noir vous va très bien. Excusez-moi mais... Grande marque, le tailleur ? Armani ? Sobre... Mais s’habiller de noir n’est jamais innocent... Vous avez l’humeur sombre aujourd’hui ... peut-être...?
ELLE (gênée)
Oui. Sombre. Inquiète, plutôt.
LA DAME d’un air désinvolte
Vous avez dépassé les bornes ?
ELLE (la regardant de travers)
Les bornes ? .. oh mais après tout oui, c’est ça, c’est justement ça : j’ai voulu voir jusqu’où ... J’ai dépassé les bornes, oui...
LA DAME
Il reviendra. Ca n’est jamais quand on va trop loin, qu’ils ne reviennent pas.
ELLE
Ah ? C’est quand ?
LA DAME
Quand ils en trouvent une qui va encore plus loin.
(un temps)
Vous avez une stratégie ?
ELLE
Moi ? Euh...
LA DAME
Vous le tenez par quoi.
LE PETIT HOMME se dresse
Miasmes infects, coupables de la chute de l’homme dans le néant !
LA DAME (enfin alertée)
Mais quoi, il vit, ce machin-là ?
ELLE
A peine. Je le tiens par quoi ? Par rien, je ne veux pas le TENIR, moi, je veux qu’il reste libre !
LA DAME
Vous n’avez rien compris. Vous ne retiendrez jamais personne en le laissant libre.
ELLE
Je veux qu’il reste avec moi de son propre gré ! C’est ça l’amour !
LA DAME
Si on veut. Mais le gré, il faut l’aider. (Un temps) Donc, vous avez peur.
ELLE
Il m’avait dit qu’il viendrait avec moi à la visite d’aujourd’hui.
LA DAME
Il a peut-être été retenu.
ELLE
Par qui ?
LA DAME
Ah !
LE PETIT HOMME
L’homme n’est prisonnier que de lui-même et de ses vices.
La phrase tombe dans le silence.
LA DAME (regardant sa montre)
Ces retards commencent à m’exaspérer. Pas vous ?
ELLE
Je pense que cela fait partie de la thérapie.
LA DAME (d’un ton pénétré)
Aaah.
ELLE (regardant sa montre)
Il ne viendra plus. (Elle sort son mouchoir et se mouche, essuie une larme). Je ne vois pas l’intérêt de me faire soigner. Je m’en vais.
Voulez-vous venir avec moi pour téléphoner ?
LA DAME
Je ne veux pas perdre mon tour.... moi, je trouve un grand réconfort à me confier à ce médecin... (Elle aussi sort son mouchoir et se mouche) C’est tout ce qu’il me reste... Je préfère attendre.
ELLE, se levant
Comme vous voudrez.
Elle sort.
(A suivre)
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Un mois plus tard.
UNE ALLERGIE INSOLITE
La sale d’attente.
ELLE, LA DAME, LE PETIT HOMME
ELLE est assise, tout en noir, très élégante. Elle tient un magazine mais ne le regarde pas, elle semble tendue. En face, le petit homme, tout au bout de la rangée de chaises. A l’autre bout, une dame entre 30 et 40 ans, habillée avec recherche , chapeautée. Elle est en train de fouiller dans son sac fébrilement.
LA DAME, voyant qu’ELLE la regarde.
Excusez-moi, je m’agite, mais je crois que j’ai perdu mes clefs. Ah ! C’est affeux. Les clés c’est déjà la tuile, mais surtout le porte-clefs Hermès. (Elle marmonne) Un cadeau de mon ex. Non... (elle sort tout le contenu de son sac) ... décidément non... Et bien, c’est un signe... mon ex n’a plus rien à faire dans mon sac et surtout accroché à mes clefs, c’est vrai çà m’apprendra... Mais enfin quelle tuile... comment je vais rentrer chez moi...
(Elle remet tous les objets dans le sac et tapote sur son portable)
Allo chéri ? Je te dérange ? Oui ? Ah tu es en réunion... écoute, ça va pas être long, c’est pour te dire que je suis fermée dehors...
Non, pas dedans, (elle hausse les épaules) ... dedans ça serait pas un drame, non : dehors ! Dehors dans la rue, quoi, enfin là je suis chez le docteur tu sais bien mais tout-à-l’heure il faudra bien que je rentre, alors comment je vais faire ? ... Comment ? Mais je les ai perdues, les clefs ! Non ! Nulle part ! Merci, c’est vraiment sympa de ta part ! “Démerde-toi” c’est une très sympathique réponse, ça, je devrais savoir que je ne peux AB-solument jamais compter sur toi, et surtout en cas de coup dur.... Personne...il n’y a personne, un mur d’égoïsme... et imaginons que je sois répandue sur un trottoir, perdant mon sang, qu’est-ce qui arriverait ? Monsieur serait en réunion et sa femme décèderait dans la solitude anonyme d’un café dans l’attente d’un hypothéthique secours... Quoi ? Ton client s’impatiente ? Oui les clients sont là pour s’impatienter, ils ne comprennent pas les problèmes, c’est connu.... Bon, d’accord, je te laisse, et bien tu veux que je te dise une bonne chose avant de te laisser ? Ce soir tu ne trouveras personne à la maison, puisque je NE PEUX PAS RENTRER ! (elle hurle). Bon. Il a raccroché.
(Elle range le portable dans son sac, pose le sac sur ses genoux et se tient raide sur sa chaise, les yeux droits devant elle.)
Le petit homme a relevé le col de son manteau sur ses oreilles et on n’aperçoit plus que ses yeux fermés et son front dégarni.
ELLE, assez secouée, prend sur elle.
Ca m’est déjà arrivé. Vous appelez SOS clés et ils arrivent dans la demi-heure.
LA DAME
Et comment je trouve le numéro ? Mon Lady Dior est grand mais les Pages Jaunes ne rentrent pas.
ELLE
Vous pouvez téléphoner d’ici, je suppose qu’ils ont aussi un minitel...
LA DAME (boudeuse)
Je ne veux plus rentrer chez moi.
ELLE
Ah, ça... c’est une autre histoire. (Elle se plonge dans son journal).
LE PETIT HOMME (à peine audible)
Putréfaction.
LA DAME (après un bref regard dans sa direction)
Les hommes ne valent pas la peine qu’on se donne tant de mal pour eux. Ce matin, je n’avais pas envie de m’habiller, rien. Le ciel gris, le bruit...
LE PETIT HOMME, haineux
Incarnation du mal sortie de l’homme !
LA DAME (sans faire attention à lui)
... la routine infernale du quotidien... J’allais enfiler un méchant petit pantalon noir Agnès B avec un tee-shirt Gap, et basta... Et puis je me suis dit “non”. Il faut faire un effort pour Lui. Il faut créer l’exception, le surnaturel. J’ai choisi dans ma garde-robe l’ensemble Lolita Lempicka le plus sexy, et je me suis botté les fesses pour aller lui acheter un panier pique-nique chez Fauchon, tout ce qu’il y avait de plus rare, du hors-saison, hors normes, hors de prix, hors tout, et je lui ai installé tout ça sur une nappe blanche de Porthault à même la moquette du salon, pour que ce soit ludique, quoi, la fête ! la surprise ! La pause-déjeûner transformée en festin chez le roi Pausole, en agapes romaines, en déjeûner sur l’herbe !... Et une femme appétissante, changeante, imprévisible... Une INCONNUE !
(Un temps. ELLE boit ses paroles, fascinée. La Dame enchaîne sur
un ton détaché)
C’est une stratégie comme une autre pour les fidéliser... vous comprenez ? Mais une stratégie diffi-ci-le ! Qui demande du doigté ! De la persévérance ! De l’imagination ! (Elle marque un temps, guette la réaction d’ELLE) Et vous avez quoi en retour ?
(Elle se lève) “DEMERDE-TOI” ! (Elle se rasseoit) Voilà. On retombe sur terre, non ?
LE PETIT HOMME
Salmigondis.
LA DAME (le regarde)
Sale ami de qui ? Oh, et puis je vous ennuie avec tout ça. Je veux bien qu’on soit dans l’antichambre d’un illustre allergologue payé pour vous écouter... Mais vous... Excusez-moi.
ELLE
Non non... Je vous en prie. Je vous comprends très bien. Et même...
Je vous admire...
(A suivre)
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PREMIER CLASH
La sale d’attente.
LUI, ELLE
ELLE
Nous n’aurions pas dû revenir.
LUI
Ecoute, tu as une allergie, moi aussi. Nous sommes chez notre mé-de-cin.Tu as envie de guérir oui ou non ?
ELLE
Je me fous de mon allergie, maintenant. J’ai seulement peur que tu disparaisses, de l’autre côté de la porte. Que cette pièce voit aussi la fin de notre histoire.
LUI
Nous passerons ensemble. Comme ça tu ne me lâcheras pas.
Elle se lève et va s’asseoir sur la chaise voisine de la sienne. Il l’attire contre lui.
Un moment se passe. On entend les bruits de la ville par la fenêtre, un klaxon retentit, il sursaute et s’immobilise, brusquement tendu.
LUI
Je n’ai pas appelé Thomas pour lui dire de ne pas m’attendre.
ELLE, se sépare de lui
Il aura compris.
LUI, inquiet, se lève, va à la fenêtre
Je ne crois pas.... Je devais le prendre à la fac à 5 heures...
ELLE
Je ne savais pas...
LUI
Je ne te l’ai pas dit pour ne pas compliquer les choses... Tu as tellement insisté pour que je prenne ce rendez-vous, à la même heure que toi... Je m’étais promis de l’appeler sans faute...
(Il se lève, visiblement contrarié)
Tu me fais perdre la tête.
ELLE
Tu m’en veux. Tu m’en veux de te vouloir partout près de moi.
Bientôt tu trouveras que je t’aime trop, tu voudras te libérer, t’échapper et ce sera la fin.
LUI
Mais non, mais non...
ELLE, le regarde d’un air pénétré
C’est étrange...
LUI, inquiet
Quoi ?
ELLE, parlant comme sur une inspiration subite
Nous ne sommes plus du tout les mêmes, aujourd’hui.
LUI
Plus les mêmes ?
ELLE
Non...Tu vois... si nous nous étions rencontrés... aujourd’hui pour la première fois, nous ne serions pas tombés amoureux.
Il semble saisi par cette révélation.
ELLE, l’air toujours absent
Ecoute... Nous avons encore une chance... Nous pouvons encore revenir en arrière... Tout peut encore être comme avant...
Il la regarde avec inquiétude.
ELLE
Tu peux aller chercher ton fils... Il ne s’est encore rien passé entre nous...
LUI
Ecoute, c’est fou ton histoire mais...
ELLE
Je ne te connais pas. Fais comme si tu ne me connaissais pas. Va !
LUI
Mais, bordel, on est en plein rêve ! Ce n’est pas parce que j’ai parlé de ce rendez-vous avec Thomas, que tout est remis en question, tu vas arrêter ce jeu stupide, oui ?
ELLE, comme revenue sur terre
Voilà que je te retrouve comme au premier jour. Pour moi, rien n’est changé, tu m’attires toujours autant. Pour toi, c’est autre chose.
LUI
Comment çà, c’est autre chose ?
ELLE
Oui, je sens une réticence.
LUI
Tu sens une réticence ?
ELLE
J’ai eu tort de te demander de venir à ce rendez-vous. Il vaudrait beaucoup mieux que tu ne changes rien à tes habitudes.
LUI
Je sais ce que j’ai à faire.
ELLE
Va chercher Thomas.
LUI qui s’exaspère
Tu insistes ?
ELLE, calme
J’insiste.
LUI, furieux, ramasse sa veste et va vers la porte
Tu l’auras voulu. J’en ai par-dessus la tête.
Il sort. Elle reste immobile sur sa chaise.
(A SUIVRE)
L'AVENTURE COMMENCE....
Un mois plus tard.
La salle d’attente chez le même médecin. Coup de sonnette.
Bruits de pas, de porte, de voix.
La porte du fond s’ouvre. Entrent Maxime et Sonia se tenant par la main.
Elle porte un manteau long à col de fourrure, des bottes. Sa coiffure a changé.
Il est en veste de cuir sur des jeans noirs, chemise blanche, blazer de tweed sous sa veste, cheveux fous. Son aspect est plus soigné qu’avant.
Ils restent un instant debout, à regarder la pièce, un vague sourire aux lèvres.
LUI
C’est un drôle d’endroit pour une rencontre, non ?
Il l’attire brusquement dans ses bras et l’embrasse fougueusement. Elle se dégage.
ELLE
Arrête, pas ici, tu es fou...
LUI
Pourquoi ?
ELLE
C’est l’endroit où ne nous connaissons pas.
Elle s’éloigne de lui et s’asseoit sur la chaise où elle était la première fois. Elle prend un magazine et commence à le feuilleter sans le regarder.
LUI
A quoi tu joues ?
ELLE
Tu m’avais demandé l’heure. Allez, recommence, c’est drôle, regarde, c’est le même endroit, nous étions seuls, tu ne me connaissais pas...
LUI
Justement.... C’est impossible aujourd’hui de te parler de la même façon.
ELLE
Essaie.
LUI, de mauvaise grâce.
Vous aviez rendez-vous à quelle heure ?
ELLE (jouant)
Quatre heures et quart. Pourquoi ?
LUI, mollement
Parce qu’il est déjà quatre heure et... euh...
ELLE le coupe
Tu es mou.
LUI
Comment, je suis mou ?
ELLE
Oui... Je t’assure que je n’aurais pas eu ce coup de foudre instantané si tu m’avais répondu sur ce ton-là... Tu étais nerveux, brutal, saturnien !
LUI
Saturnien ?
ELLE
C’est ce qui m’a plu, ce côté... sombre... infréquentable.
LUI
Pour quelqu’un d’infréquentable, je n’ai pas mis longtemps à tomber dans tes filets...
ELLE
C’est vrai... Il faut dire que l’histoire de la fourrière m’ a un peu aidée. Que pensais-tu de moi, toi, ce premier jour-là ?
LUI
Je t’ai d’abord trouvée belle... Rayonnante... l’image de la vie...
Et puis... plus tu parlais, plus je tombais sous le charme...
Ce côté... invulnérable qu’il y a chez toi...
ELLE
Invulnérable, je l’étais avant de te connaître ! Dès que tu es entré dans cette pièce j’ai commencé à avoir peur.
LUI
Et de quoi ?
ELLE
Que tu disparaisses à nouveau. Avant toi je ne m’inquiétais pas de l’issue des choses. Le mot “fin” n’avait pas de sens tragique... c’était toujours des fins de cinéma...
LUI
Il y a des fins heureuses, libératrices.
ELLE
Je ne veux pas me libérer de toi.
LUI
Moi non plus. Qui a parlé de fin ?
(A suivre)
CA MORD ....
La sale d’attente.
ELLE, LUI
ELLE entre et tandis que le petit homme se lève pour sortir à son tour, elle pose son manteau sur une chaise et se campe devant le miroir au-dessus de la cheminée pour arranger sa coiffure.
ELLE, lui tournant le dos et lui parlant dans la glace
Vous n’avez pas trouvé de solution ?
LUI, ton rogue
Figurez-vous que je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir, à cause d’un illuminé qui m’a mis la tête à l’envers...
ELLE
Oui, je vois... Un petit marrant, non ?
LUI
Très drôle. (Il regarde sa montre). Je suis en pleine déroute. J’ai rendez-vous avec un client dans cinq minutes.
ELLE, se retournant pour prendre son manteau
Je peux vous avancer, si vous voulez...
Il la regarde.
LUI
Vous feriez ça ?
ELLE, distante, tout en enfilant son manteau
Je vous vois si...désemparé. Ma voiture est au garage, l’immeuble,en face. On y va.
Ils atteignent la porte du fond et s’arrêtent soudain face à face.
LUI, l’air pénétré
Vraiment, je...
ELLE les yeux dans ses yeux
Je vous en prie.
ELLE passe devant lui et ils sortent.
(A suivre)
La sale d’attente.
LUI, LE PETIT HOMME
LUI, l’air ahuri
Oui ? Comment, enlevée ? Ah ? Fourrière ?... Bon dieu...
(Il se précipite à la fenêtre pendant qu’ELLE sort) Oui... c’est bien ça... Elle n’est plus là... Quelle merde...
Il se laisse tomber sur une chaise, regarde autour de lui. Il est seul avec le petit homme.
LE PETIT HOMME (entre ses dents)
L’homme a choisi sa mort... Dioxyde de carbone... Extermination totale par l’automobile...
Lui dresse l’oreille et son visage prend une expression hagarde, entre terreur et incrédulité. L’autre se replonge dans son mutisme, droit sur sa chaise, les yeux fixés au sol.
LUI
Vous m’avez parlé ?
Pas de réponse.
LUI (on le sent sur le point d’exploser, les nerfs à fleur de peau)
Vous en avez contre l’automobile, on dirait ? Vous allez certainement à pied, monsieur, pour en parler comme vous le faites. Le piéton est l’ennemi de l’automobiliste, c’est la loi de la nature, l’un est né pour emmerder l’autre et lycée de Versailles, et moi qui suis automobiliste, on vient de me piquer ma bagnole et je ne trouve pas ça drôle.
Il se carre dans sa chaise, rajuste son veston, et croise les jambes.
LE PETIT HOMME (toujours sans le regarder)
Ce n’est pas la peine de s’énerver. On ne peut rien contre les lois de la nature.
(Un temps. Brusquement, il reprend en agitant le bras :)
En attendant si tout le monde allait à pied, la planète aurait encore une petite chance de s’en sortir ! ! Cela dit, meme à pieds l’homme salit tout ce qu’il touche, sa respîration même est toxique, du gaz carbonique, pensez...(il s’enflamme) des ordures naissent sous ses pas, les microbes se logent dans les plis de sa peau répugnante, mal lavée, jamais désinfectée, l’homme est l’ordure vivante la plus imbue d’elle même, la plus arrogante, une ordure qui pense et qui parle... (il s’essoufle, sort un mouchoir plié en quatre, l’ouvre, le respire) aaah.... l’éther, le pur éther...
LUI (estomaqué)
Pourquoi vous habitez en ville ? Vous n’auriez pas ces pensées morbides si vous viviez à la montagne, dans l’air des sommets, je ne sais pas, moi... St-Véran, le plus haut village d’Europe... non ?
(Il regarde le petit homme avec compassion).
LE PETIT HOMME (méprisant)
Le Mont Blanc est un tas d’immondices en regard de l’immense pureté du cosmos. La planète est cernée. Vouée à disparaître. Seul le cosmos est pur. Retourner au cosmos... Il faut attendre...
Lui se prend la tête dans les mains.
La porte du cabinet s’ouvre.
VOIX DU MEDECIN
Monsieur Hyde, s’il vous plait.
(A suivre)
_______________________________
La sale d’attente
ELLE, LE PETIT HOMME, puis LUI
Un petit homme chétif, l’air inquiet, s’avance à petits pas dans la pièce en marmonnant un “bonjour” sans regarder autour de lui.
Il s’asseoit en soupirant.
ELLE
Bonjour, monsieur Hyde.
Elle le regarde d’un air amusé, on sent qu’elle l’a déjà vu souvent dans cette salle d’attente. Il reste immobile, tassé sur sa chaise.
Au bout d’un instant de silence, il se lève et retire son manteau, un grand manteau noir qui descend jusqu’à ses chevilles. Il le plie soigneusement et le pose sur la chaise à côté de lui. Il garde ses gants. A ce moment, leurs regard se croisent et il détourne les yeux pour fixer la table basse couverte de magazines.
Un temps.
LE PETIT HOMME (entre ses dents)
Désordre...
Elle le fixe, semblant attendre la suite. Comme rien ne vient, elle se lève et va pour prendre un journal, puis un second qu’elle tend au petit homme d’un air engageant.
ELLE
Vous voulez ?...
LE PETIT HOMME (comme choqué)
Moi ? Non, oh non. Dégoûtant. Je ne touche pas à ces saletés....
ELLE
J’avais remarqué...Vous avez peur des microbes ?
LE PETIT HOMME (pousse un grognement)
Hon.
ELLE (fixant ses mains gantées)
Mais vous avez des gants ...
LE PETIT HOMME
Oui... (après un temps) ... fragile rempart.
Tout en parlant, il fixe le sol. Il ne la regarde pas.
Elle va se rasseoir avec son journal. Elle le feuillette avec une certaine réticence, tout à coup.
ELLE
Si on pense à ça, on n’a plus qu’à rester chez soi enfermé... et encore...
LE PETIT HOMME
Comme vous dites : et encore ! Ca vient par les interstices des portes, des fenêtres, ça se glisse sous les tapis, dans les draps, ça imprègne la nourriture...
ELLE
Quoi, ça ?
LE PETIT HOMME
La vermine. La saleté. Les particules de l’atmosphère polluée qui entoure la planète et que les hommes ont créée.
ELLE
Oui. (Elle se penche sur son magazine, l’air absorbé, puis soudain :)
Vous êtes bien soigné, ici ?
Il la regarde l’air furibard.
LE PETIT HOMME
Ce médecin ne changera pas la face du monde. (A part ) Face immonde. (A voix haute) Il fait ce qu’il peut. (Elle attend la suite et il fait durer l’attente)
Le silence s’installe.
On entend des éclats de voix, et la porte du cabinet s’ouvre sur LUI, l’air furieux, suivi par la voix excédée du médecin.
LUI
Ce qui me plait, vous entendez ? Ce qui me plait !
LA VOIX DU MEDECIN
C’est ça, c’est ça, au revoir monsieur. (Plus fort, s’adressant à ELLE) Madame Aufray ?
Elle se lève, jette son journal sur la table, prend son manteau et s’apprête à le suivre mais se ravise et s’approchant de LUI :
ELLE
Vous étiez garé dans la rue ?
LUI
Oui, pourquoi ?
ELLE
Parce que vous ne l’êtes plus... Oui, votre voiture a été enlevée.
(A suivre)
La sale d’attente.
LUI, ELLE
LUI
Un bon psychologue… Mais je n’ai pas pris rendez-vous avec un psychologue, je viens voir un allergologue !
ELLE, l’air méprisant.
Oui. C’est un allergologue... très psychologue.
LUI
Vous voulez dire qu’il vous pose des questions indiscrètes ? J’aime pas ça. J’aime pas ça du tout.
Il se lève et marche de long en large.
ELLE a un sourire moqueur.
LUI
Ce n’est pas que j’ai des choses à cacher mais ce n’est pas ma façon de voir la médecine ! Vous avez mal où ? Prenez ça ! C’est tout ce qu’on leur demande à ces vicieux, ces voyeurs, ces...
ELLE (le coupant)
Ecoutez, calmez-vous !
LUI
Excusez-moi.
Un long silence, interrompu par une porte qui claque dans les coulisses. Il se lève, comme mu par un ressort et va ouvrir la porte du fond.
LUI
Mademoiselle ! Pouvez-vous me dire si le docteur en a pour longtemps ? J’avais rendez-vous ce 5 janvier à quatre heures moins le quart et il est...
VOIX DE L’ASSISTANTE
Le docteur a eu une urgence et a dû partir pour sa clinique. Son associé vous recevra dans un instant.
LUI, interloqué :
Ca c’est la meilleure. Il est parti en nous laissant en plan.
ELLE
Son associé est très bien. Moins psychologue... il vous plaira.
LUI
Mais enfin, je dois suivre un traitement prolongé, je veux voir le même médecin à chaque fois, nom d’une pipe !
ELLE
Ils travaillent selon les mêmes méthodes. Vous êtes... vraiment nerveux.
LUI
C’est que je me sens comme un lion en cage. Je ne supporte pas cette attente…
(ELLE le considère avec inquiétude tandis qu’il fait les cent pas.)
Non... Vous comprenez ?
Il se dirige vers la porte et appelle :
LUI
Mademoiselle ! Je ne peux plus attendre, je vais m’en aller !
ELLE, pour elle-même, posant son magazine pour en prendre un autre
S’il savait comme tout le monde s’en fout...
La porte s’ouvre, et une voix appelle :
LA VOIX DE L’ASSISTANTE
Monsieur Maxime Sévère.
LUI
C’est moi... Oui ? (il se lève précipitamment) J’arrive.
Il ramasse son manteau, pose son journal et s’incline galamment devant elle.
LUI
Mademoiselle... ou madame ? Je suis navré d’avoir à interrompre cette... (elle le coupe)
ELLE, sèchement, avec un signe de tête
Au revoir monsieur.
LUI
Au revoir...
Il sort.
Elle se lève, s’étire, va à la fenêtre, regarde dans la rue.
ELLE
Tiens, elles sont là... Les contraventions pleuvent... Et elles ne sont pas toutes seules... La dépanneuse fait du nettoyage de voierie. Le nerveux va se retrouver à pied. (Elle se rasseoit).
On entend un coup de sonnette, des pas, des voix et la porte du fond s’ouvre sur un étrange personage.
(A suivre)
La salle d’attente d’un médecin. Deux rangées de chaises se font
face. Entre les deux, une table basse couverte de magazines en désordre.
Un homme et une femme sont assis de part et d’autre de la table et lisent chacun une revue.
Elle est jeune, trente ans, jolie brune aux allures très libérées, vêtue à la façon androgyne des femmes d’aujourd’hui mais dans de belles matières bien coupées.
Lui a la cinquantaine encore séduisante, chevelure poivre et sel en bataille, un peu corpulent, un laissez-aller assez “british” dans la tenue.
Il tourne les pages bruyamment et regarde sa montre toutes les cinq minutes. De temps en temps il jette un regard sombre sur la jeune femme qui l’ignore totalement.
LUI
Excusez-moi, vous aviez rendez-vous à quelle heure ?
ELLE (lève la tête, le regarde comme si elle découvrait subitement sa présence)
Quatre heure et quart.
LUI
J’avais rendez-vous à quatre heures moins le quart. Et il est quatre heure et quart.
ELLE
C’est toujours comme ça chez les médecins.
Elle se replonge dans son journal.
Il continue à la regarder, comme déçu par son indifférence.
Puis il se lève, pose son journal sur la table basse et commence à faire les cent pas. Passant près de la fenêtre sur la rue, il s’arrête et regarde au-dehors.
LUI (comme pour lui-même)
Je vais avoir une prime. (un temps) Jamais je n’aurais dû venir en voiture dans ce quartier.
Il se rassied, sort un paquet de cigarettes de sa poche et au moment de l’allumer, regardant autour de lui, il y renonce.
LUI
Vous êtes venue en voiture?
ELLE
Non. J’habite en face.
LUI
Ah. Alors vous devez savoir : est-ce qu’elles passent souvent ?
ELLE
Qui ? Ah !... Je ne fais pas vraiment attention, comme j’ai un garage...
Il soupier et se penche vers la table pour reprendre un magazine qu’il fait semblant de feuilleter.
LUI
C’est un bon médecin ?
ELLE
C’est un très bon psychologue.
(A suivre)
Dépôt SACD N°97898
LE DECOR
L’action se passe dans la salle d’attente, puis dans le cabinet
du médecin et le bureau de Maxime pour les trois dernières
scènes.
LES PERSONNAGES
LUI, Maxime Sévère, la cinquantaine, beau visage
buriné, un homme nerveux et impatient.
ELLE Sonia Aufray, trente cinq ans, jolie et dyna-
mique
LE PETIT HOMME
Monsieur Hyde, âge incertain, caractère
très secoué, chauve.
LA DAME
Madame Dufour, la quarantaine, allure chic des années soixante.
LA MERE DE SONIA
Une dame de soixante ans très avenante.
THOMAS le fils de Maxime, adolescent de 16-17 ans,
blond ébouriffé, branché mais sensible.
LE MEDECIN un allergologue sans imagination.
RESUME
Venus consulter pour leur allergie, c'est le coup de foudre.
Mais apparemment, tout les sépare, et d'abord leur allergie.
De visite en visite leur relation fait des vagues et les caractères dévoilent peu à peu leurs secrètes féllures dans des scènes où les dialogues oscillent entre le rire et les larmes, l'ironie et l'amertume. Au moment où l'on croit l'affaire définitivement
coulée, le diagnostic du médecin fait le coup de théâtre.
Entre le premier et le dernier tableau, une année jour pour jour se sera écoulée.
Demain, la scène 1.
LE BAR
YANN, CHRIS, le BARMAN
Reflet dans un miroir brisé.
CHRIS
Il s’est passé quelque chose ?
YA
YANN
Nous avons changé la fin, c’est tout.
Ils restent silecieux un moment puis
CHRIS tend les feuillets à YANN.
CHRIS
Ma fin est plutôt pessimiste, tu verras.
YANN, prenant les feuillets et lisant
« NAT sort du bar en titubant, visiblement hors de son état normal. Il traverse la rue, fait quelques pas sur le trottoir puis, brusquement, fait demi-tour et fonce sur la chaussée en courant. Les phares d’une voiture surgissent, il s’arrête et c’est le choc. »
YANN s’arrête de lire, regarde CHRIS sans rien dire un long moment.
CHRIS
Et ta fin à toi, elle est comment ?
YANN
C’est la même que la tienne.
Le barman arrive avec les consommations qu’il pose sur la table.
LE BAMAN
Je dois vous prévenir, ce soir je fermerai plus tôt. Ce n’est pas un soir comme les autres.
Il repart en direction du bar.
Le couple de clients se lève et s’arrête devant le bar pour régler leurs consommations avant de sortir.
Le barman éteint quelques lumières. Seule, la table où YANN et CHRIS sont assis reste dans la lumière, devant l’estrade vide où l’on voit s’avancer ROSE, dans son apparence diaphane du premier soir, fourreau noir, visage hiératique. Elle s’empare du micro et chante.
Les deux hommes ne la regardent pas. Ils continuent de se parler comme s’ils étaient seuls, on n’entend plus leur dialogue, seule la chanson de ROSE emplit l’espace tandis que le noir se fait.
F I N
LE BAR
LE BARMAN, YANN puis CHRIS
Retour sur image.
YANN ne répond pas et regarde autour de lui le décor de ce bar désormais vidé de son sens.
Il hésite un peu puis va s’asseoir à la table qu’il occupe habituellement.
Comme s’ils avaient rendez-vous, entre CHRIS qui hésite, lui aussi, avant de se diriger vers la table de YANN.
Les deux hommes se dévisagent un instant puis YANN désigne le fauteuil en face de lui.
YANN
Tu as réfléchi ?
CHRIS
OuI. Il m’est venu une idée.
YANN
Dis toujours…
CHRIS
Et bien…
Il hésite, puis sort quelques feuillets de son sac à dos.
Tu liras ça. C’est la même histoire, mais…
YANN
… sans le pianiste ?
CHRIS
Oui. Tu y as pensé aussi ?
YANN
Chris, tu vois ce bar.
CHRIS
Oui ?
YANN
Nous sommes bien jeudi.
CHRIS
Oui.
YANN
Et bien, tu vas t’apercevoir que l’orchestre ne jouera pas ce soir.
CHRIS, regardant autour de lui
Ah bon ? Pourquoi ?
YANN
Parce que le pianiste est absent. Et du même coup, la chanteuse aussi.
Au ton de la voix de YANN, CHRIS comprend qu’il s’est passé quelque chose. A ce moment, s’approche le barman qui demande :
LE BARMAN
Est-ce que ces messieurs prendront quelque chose ?
YANN
Oui, donnez-nous comme d’habitude. Deux scotchs et une bouteille de Perrier.
LE BARMAN
Bien messieurs. (Il s’éloigne)
(A suivre)
LE BAR.
LE BARMAN, YANN
L'orchestre ne jouera pas ce soir.
Le bar de nuit. Le barman est assis derrière le bar, un journal à la main.
Un couple de clients est assis à une table.
On entend la musique de Round Midnight jouée en sourdine.
Entre YANN. Il regarde autour de lui.
YANN, au barman
« PAS DE CONCERT CE SOIR » ça veut dire quoi cet écriteau ?
LE BARMAN, sombre
Ca veut dire pas de concert ce soir.
YANN
Mais pour quelle raison ?
l qu’il est en train de lire.
YANN jette un coup d’œil et laisse tomber le journal, saisi.
Ils se regardent un long moment.
YANN
Quand ?
LE BARMAN
Hier matin. Il s’est fait renverser par une voiture. Mort sur le coup.
YANN, effondré
Et Rose ?
LE BARMAN
Elle dort.
YANN
Comment, elle dort ?
LE BARMAN
Oui elle dort. Elle est pas encore au courant.
(brusquement agressif)
Vous allez changer la fin du scénario, maintenant ?
Une belle fin ! Une fin très, très romantique, hein ? Ca va faire un tabac, je vous le dis !
YANN
Qu’est-ce qui vous prend ?
LE BARMAN, id
Les jeux sont faits. Il n’y a plus rien à glaner ici. Foutez le camp.
(A suivre)
LE BAR.
ROSE, le BARMAN
La fin d’un rêve.
Le barman ouvre la porte et pour la première fois la lumière du jour pénètre dans le bar. NAT se détache dans l’encadrement de la porte, un instant nimbé de lumière, comme incandescent, puis il disparaît.
LE BARMAN
Le jour se lève ! On ferme !
ROSE, s’approchant de la porte.
J’aime pas le jour.
LE BARMAN
NAT t’attend !
ROSE
Je crois que je l’ai perdu, tu sais.
LE BARMAN
Il t’aime.
ROSE
C’est tentant, un rôle au cinéma, tu sais ?
BARMAN
Oui, bien sûr mais il y a loin de la coupe aux lèvres !
ROSE
Tu crois que j’aurais dû refuser ?
LE BARMAN
Tu as fait selon ton coeur.
ROSE
Je n’irai pas au rendez-vous.
BARMAN
Ah non ?
ROSE
Je veux NAT.
LE BARMAN
Tu ne sais pas bien ce que tu veux, hein ? Allez, on ferme. Viens, je t’accompagne jusqu’au bout de la rue.
Il éteint toutes les lumières et prenant le bras de ROSE, il l’entraîne dans la rue.
Ils sortent.
(A suivre)
LE BAR.
NAT, ROSE, le barman
ROSE a choisi.
NAT sortant de l’ombre va vers son piano et plaque quelques accords qui font sursauter ROSE.
ROSE
Tu m’as fait peur.
NAT ne répond pas et enchaîne encore deux ou trois accords rageurs.
ROSE
Tu étais là ? (toujours pas de réponse)
Alors tu devrais être content, non ? J’ai bien dit qu’il n’était pas question que je te laisse tomber.
NAT, depuis le piano, d’une voix assourdie par la colère
J’avais dit « tu refuses. »
ROSE
J’avais rien promis.
NAT
Moi je crois bien que tu avais promis. Ou alors c’est que tu te fous de moi.
ROSE
Nat, réfléchis, ça ne change rien.
NAT
Ah ouais ?
Il claque le couvercle du piano et descend de l’estrade. Il va vers elle d’un pas traînant.
NAT
Je vois que tu en as rien à foutre. J’ai très bien entendu ce qu’il a dit, le mec. La fin des histoires d’amour. T’en as rien à foutre, hein ?
ROSE
Mais moi, je tiendrai le coup ! Je t’aime, Nat !
Elle se pend à son cou. Il se dégage brutalement.
NAT
Je vais te perdre, Rose. Tu as choisi, c’est clair.
ROSE, implorant
Non, Nat, aie confiance en moi !
NAT
Je tire un trait. Je me casse.
Il va vers la porte.
ROSE
Nat !
Il sort.
(A suivre)
___________________________
LE BAR. YANN, ROSE, LE BARMAN, puis NAT.
YANN répète en scandant les mots
Vous êtes la ROSE du scénario …
Vous allez connaître le succès. Le succès, c’est la fin de toutes les histoires d’amour.
ROSE
Non !
YANN
Le succès s’affronte seul.
La porte s’ouvre derrière eux et NAT entre doucement, marche dans l’ombre lentement jusqu’au piano et s’asseoit devant, puis reste immobile. Ils ne l’ont pas vu.
ROSE
Je retrouverai Nat chaque nuit, pour les plus beaux moments de ma vie.
YANN
Ne rêvez pas, Rose. Vous ne pourrez plus retrouver Nat chaque nuit.
ROSE
Et pourquoi ?
YANN
Si vous acceptez un premier rôle, il faut accepter d’être en première ligne pour tout : les interviews, les photos, les promotions, les cocktails, les soirées. Ne me dites pas que vous refuserez de jouer le jeu. D’ailleurs, il y aura un contrat, et ce contrat vous y obligera.
ROSE
Je n’ai pas besoin d’un contrat pour être consciente de mes devoirs.
YANN
Ces devoirs, NAT ne sera peut-être pas d'accord pour les partager.
ROSE
Je lui ferai aimer mes devoirs.
YANN se lève, ramasse ses affaires sur la table et va vers la porte.
Il s’arrête un moment devant ROSE et lui tend la main.
YANN
J’espère que vous serez assez forte pour ça.
Il sort.
'(A suivre)
LE BAR. YANN, ROSE, LE BARMAN
L’irréparable dialogue.
YANN
Vous avez raison. C'est mon film. Je m'appelle Kubrick. Je fais ce que je veux. Je vais déchirer le script et le réécrire moi-même. Je prends tous les risques, cela me donne tous les droits. N'ayez pas peur, Rose, vous allez enfin savoir ce que c'est que d'exister sur une pellicule.
ROSE
Je vais enfin savoir ce que c’est qu’exister le jour.
YANN
Exister le jour ?
ROSE
Oui, attendre le jour comme j’attendais la nuit.
YANN
Vous n’aimez pas le jour ?
ROSE
Oh non. Vous savez, le jour il ne m’arrive rien. Pourquoi ? Parce que le jour je suis transparente. Je me lève, je traîne, je regarde passer les gens, j’attends le soir. Le soir, voyez-vous, j’ai de l’estime pour moi-même. Les gens m’admirent. Toute la nuit je peux croire que je suis quelqu’un de bien. Dès que le jour se lève, je deviens grise et laide et plus personne ne fait attention à moi. C’est le jour qui fait ça. Si vous m’engagez pour ce rôle, le jour aura un sens pour moi.
YANN
Et Nat ?
ROSE
J’aime Nat. Ce film ne changera rien.
YANN
Vous courez un danger. Il faut que vous le sachiez.
ROSE
Un danger ?
YANN
Ce rôle, c’est la fin de votre histoire d’amour. Lisez le scénario.
ROSE
Mais je ne suis pas la Rose du scénario !
YANN
Si, vous êtes la Rose du scénario.
(A suivre)
Scène XIII de la version originale
Résumé des épisodes précédents :
Dans ce bar tranquille où ils ont choisi de se retrouver pour travailler à leur prochain scénario, YANN et CHRIS découvrent que l’intrigue de leur film est peut-être là, sur l’estrade des musiciens.
Mais la chanteuse et le pianiste ont leur propre histoire qu’ils essaient de garder secrète…
Tout en essayant de percer le secret de la chanteuse et du pianiste, ils s’éloignent peu à peu l’un de l’autre, tandis
que ROSE et NAT se déchirent à cause d’eux et de leur film.
Le bar, quelques minutes plus tard. La salle est presque totalement plongée dans la pénombre, seul le bar est éclairé et projette sa lueur sur la silhouette de YANN, toujours prostré dans son fauteuil.
Le barman essuie des verres, range des bouteilles, nettoie la surface du bar sans paraître se soucier de la présence de YANN.
La porte des loges s’ouvre doucement et ROSE s'avance sur l'estrade, son imperméable sur les épaules par-dessus sa robe de scène. Elle s’approche de YANN, le considère un instant avant de parler.
ROSE
Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.
YANN, sans la regarder
Pas très, non.
ROSE
C’est à cause de Chris qui vous laisse tomber ?
YANN , d'une voix mécanique
A cause de Chris ?.
ROSE
J'ai tout entendu.
YANN, la regarde
Et alors ?
ROSE, d'une voix tremblante
Vous ne faites plus le film ?.
YANN ne répond pas.
ROSE, suppliante
Dites : vous ne faites plus le film ?
YANN tourne la tête vers elle et semble la découvrir
Je tournerai ce film. Je viens de décider cela à la minute. En vous voyant. Vous avez bien fait de revenir, Rose.
ROSE
Vous vouliez abandonner ?
YANN
Oui.
ROSE
Vous n’aviez pas le droit de me faire ça.
YANN
Est-ce que j’ai le droit de continuer sans Chris ?
ROSE
Bien sûr, c'est votre film.
'A suivre)
LE BAR.
YANN, CHRIS, le BARMAN, les musiciens
Une question d’ego.
YANN, abasourdi
Tu me laisses...
CHRIS
Je suis ton ami, YANN. Je reste ton ami.
YANN
Il n’y a donc pas moyen de travailler en bonne intelligence ?
CHRIS
Je suis trop susceptible, voilà l’histoire.
YANN
Je crois que ton ego, comme tu l’appelles, est encore plus démesuré que le mien.
CHRIS
C’est bien possible. Entre ton ego et le mien, ça ne peut pas coller.
YANN
Et bien... Il n’y a rien à ajouter. Merci pour le scénario... (il le prend et le feuillette) C’est un vrai cadeau que tu me fais.
CHRIS
Fais comme si tu l’avais écrit toi-même. D’ailleurs, c’est presque le cas.
YANN, toujours feuilletant
J'allais proposer le rôle à ROSE.
CHRIS
J'espère que tu ne vas pas changer d'avis. Cest la meilleure solution. Au fond, ROSE c'est elle, n'est-ce pas ?
(Il se lève et se préparant à sortir il ajoute :)
Il y a aussi quelque chose qui me gêne dans cette histoire... C’est un peu comme si l’on jouait les deus ex machina, tu sais... Ces deux êtres que l’on force à sortir du temps... Tu ne crois pas que leur bonheur est ici, dans ce bar, quand la nuit tombe ?
(il se dirige lentement vers la sortie, puis se retourne encore pour une dernière réflexion, comme s’il venait de découvrir à l’instant ce détail :) Le pianiste... la nuit il joue du jazz, et le jour il joue du classique. C’est un signe, ça.
YANN, allant vers lui et lui serrant la main`
Un signe de quoi ?
CHRIS
Il faut choisir. C’est la nuit ou le jour. Mais pas les deux à la fois. Allez, salut.
Il s'arrête un moment sur le seuil, hausse les épaules et sort.
YANN retourne s’asseoir dans son fauteuil, l’air sombre.
Le noir se fait sur lui tandis que les silhouettes des musiciens sortant des loges se profilent jusqu’à la porte de sortie après un bref arrêt au bar pour saluer le barman.
(A suivre)
LE BAR. YANN, CHRIS, le BARMAN, les
musiciens.
Le renoncement de CHRIS.
YANN
Je ne suis pas Kubrick !
CHRIS
Qu’importe ! Votre ego à tous est incommensurable. Il lui disait : “Cette scène-là, tu peux la refaire ?” Et Raphaël refaisait. Il faut savoir que plus tu réécris une scène , plus tu montres que tu es prêt à te vendre. C’est ça, descendre bas. Abandonner tout respect de son propre talent. Et le plus beau, c’est qu’à la fin, pris à son propre jeu, on en arrive à s’oublier soi-même pour ne plus vouloir que le bien du FILM. La plus belle parole de RaphaËL, vers la fin, alors que son scénar n’était plus qu’un album de coloriages dans lequel Kubrick mettait ses couleurs, fut : “Tout ce que je veux c’est que tu fasses un grand film”. Admirable !!!
YANN
Tu as pris de la drogue, quelque chose ?
CHRIS
Non, non. Ca va très bien.
(Il se passe la main dans les cheveux, comme s’il cherchait à se ressaisir.)
YANN
Je cherche à comprendre. Tu as viré net. D’accord, tu n’étais pas un parangon d’optimisme, mais là...
CHRIS
Je suis simplement découragé.
(Il pousse le manuscrit vers YANN dans un geste désabusé)
Je sens qu’on n’y arrivera jamais.
YANN
Moi qui venais de te féliciter pour ton travail...
CHRIS
Trop aimable. Je rougis.
YANN
Je suis triste parce que je vois que tu m’abandonnes ton script sans un regard, comme un serveur vous apporte un hamburger...
(Après un silence :)
J’avais très envie de travailler avec toi.
CHRIS
Je ne suis pas l’homme de la situation. Heureusement, nous nous en apercevons à temps. Prends le script, fais-en ce que bon te semble. Moi, je disparais.
YANN
Comment, tu disparais ?
CHRIS
Oui, je pars avec ma femme et ma gamine dans un bled de Normandie. Je vais enfin pouvoir écrire mon bouquin. Je vais redevenir écrivain. Je suis écrivain, tu sais
(A suivre)
LE BAR.
YANN, CHRIS, les musiciens, LE BARMAN
La confession de CHRIS.…
CHRIS, les yeux fermés, continue sur sa lancée d’une voix sourde
…. Et jusqu’à ce que mes mots soient le reflet exact de ta pensée, tu me fera refaire et refaire. Jusqu’à ce que les mots désignent enfin le contraire de ce que moi, j’ai voulu décrire.
YANN
Mais cela ne peut arriver que si ta pensée est diamétralement opposée à la mienne ! Ca n’existe pas ! On n’a jamais vu ça, ou alors les deux zozos n’avaient rien à faire ensemble ! Qu’est-ce qui te mets des idées pareilles dans la tête, mon dieu, tu es devenu parano !
CHRIS
Ecoute. Tu as le beau rôle. Mais tu es le chef. Tu en es conscient, n’est-ce pas ? Sais-tu ce qu’exigeait Stanley Kubrick de son scénariste ? Qu’il numérote et date les différentes version de son script au fur et à mesure qu'il les lui faisait refaire.
Un silence. YANN semble effondré par la virulence de CHRIS.
CHRIS
Et tu sais ce que disait Kubrick encore ? Il disait qu’aucun écrivain vraiment bon ne pouvait vraiment investir tout son talent dans un travail dont un autre type allait faire la mise en scène. C’est une impossibilité psychologique.
YANN, désarçonné
Il disait ça, Kubrick ?
CHRIS
Oui. Et son scénariste écrivait dans la souffrance, à la fois subjugué par son metteur en scène, par cette énigme vivante, et crucifié de descendre chaque jour plus bas dans l’estime qu’il se portait à lui-même.
(A suivre)
Scène XII de la version originale
Résumé des épisodes précédents
Dans ce bar tranquille où ils ont choisi de se retrouver pour travailler à leur prochain scénario, YANN et
CHRIS découvrent que l’intrigue de leur film est peut-être là, sur l’estrade des musiciens.
Mais la chanteuse et le pianiste ont leur propre histoire qu’ils essaient de garder secrète…
Tout en essayant de percer le secret de la chanteuse et du pianiste, ils s’éloignent peu à peu l’un de l’autre,
entraînés chacun par leurs propres rêves. Et l’histoire d’amour de ROSE et NAT est près devoler en éclats.
Scène 53
Un autre jour.
YANN, CHRIS, LE BARMAN
Entre eux, on sent que le coeur n’y est plus.
Le bar de nuit. Les musiciens jouent ROSE est sur scène et chante You go to my head dans le micro. Sa voix distille une plainte mélodieuse et pleine de retenue qui charme par sa simplicité. Vêtue de sa robe de scène noire, elle est à nouveau hiératique, diaphane.
Quelques tables sont occupées. CHRIS et YANN sont assis sur le devant de la scène. Pendant les dernières mesures de la chanson, ils semblent perdus dans la contemplation de ROSE, et ne se parlent pas. Devant eux, sur la table, un manuscrit.
Le morceau terminé, ROSE salue l’assistance puis se tourne vers ses musiciens, qui se lèvent et saluent légèrement avant de se diriger vers les loges. L’estrade est plongée dans l’ombre tandis que la lumière se fait sur la table où Chris et YANN sont assis.
(Durant cette scène, les figurants des tables voisines vont sortir les uns après les autres du bar. Les musiciens quitteront la scène à leur tour et YANN restera seul avec le barman.)
CHRIS
Voilà. J’ai réécrit la scène de Rose. Du coup, le pianiste fait vraiment figure de minable. Mais... c’est ce que tu voulais, je crois. Je pense avoir emprisonné ta pensée dans ces pages. Comme un papillon léger dont les ailes etc, etc...
YANN
Je ne vois pas pourquoi tu te moques. Pourquoi sous-estimes-tu ton travail ? Sans toi, il n’y aurait pas de film.
CHRIS
Mais si. On change de scénariste comme de scripte ou d’assistant.
YANN
Tu te trompes. Il faut une vraie communion d’esprit pour travailler avec un scénariste. Tu es mon double ! Tu trouves les mots et je les transforme en images. La force ou la faiblesse d’un film, c’est son scénario.
CHRIS
OK, OK. Et maintenant, tu vas relire mon script. Et il ne sera pas encore tout-à-fait comme tu voulais…
(A suivre)
Même jour. Le bar. YANN, ROSE, le BARMAN.
Le numéro de claquettes de ROSE.
Elle va vers un sac à dos posé au pied du fauteuil, en sort une paire de chaussures. Elle se débarrasse l’une après l’autre de ses bottes et chausse les souliers de claquettes puis commence, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, un numéro de claquettes, en vrai professionnelle. Tout en dansant, elle a jeté son blouson au loin et semble s’amuser comme une folle.
YANN la regarde, médusé. Lorsqu’elle s’arrête, essoufflée, elle va se jeter contre le bar où le barman lui tend un verre d’eau.
YANN met un moment à lui adresser la parole. Elle ne le regarde pas, ne quête aucun compliment.
YANN
Vous avez un réel talent. Vous... vous êtes... une artiste complète. Oui, vraiment complète.
Il reste figé, la fixant avec une expression de ravissement. ROSE semble l'avoir oublié et boit son verre d'eau lentement, avec attention sous le regard du barman qui attend la suite.
YANN se reprend vite. Il sort une carte de sa poche, va vers ROSE et lui tend la carte.
YANN
Voilà. C’est mon bureau. Venez demain matin à 10 heures. Nous parlerons sérieusement.
Et sans plus lui jeter un regard, il va s'asseoir à la table où sont posés son verre de scotch, la bouteille de Pérrier et son manuscrit, qu'il ouvre et commence à feuilleter.
LE BARMAN
Dépêche-toi, Rose, tu vas être en retard. Dans vingt minutes, les musiciens arrivent.
ROSE
Donne-moi une coupe.
LE BARMAN, tout en lui servant la coupe
D’accord.... Mais il y a loin de la...
ROSE, lui posant un doigt sur les lèvres
Non !!
Elle boit sa coupe d'un trait, passe ramasser ses affaires sur la table qu'elle occupait au début de la scène, puis va sans se presser vers la porte des loges après avoir jeté à YANN un regard rapide où l'on sent pour la première fois de l'intérêt, presque de l'inquiétude.
LE BARMAN
Dommage ! Pour une fois que ma phrase tombait à pic !
(A suivre)
Même jour. Le bar. ROSE, YANN, le BARMAN.
ROSE tient YANN en haleine. Le rôle est
à elle, c’est évident.
YANN, à part
C’est incroyable. Je suis en plein rêve.
(Tout haut, à la cantonnade)
Je veux voir !
ROSE
Si c’est pour une audition, je vais regarder mon emploi du temps, mais ça peut se faire. Si c’est pour mater, vous repasserez. Il faut payer pour voir.
YANN, un peu scandalisé par son langage
Quel langage... En vous voyant, la toute première fois, si lumineuse, si pure, toute droite, le menton levé, le regard absent, et cette suprême élégance, jamais, vous m’entendez, jamais je n’aurais cru que vous soyez capable d’un langage aussi...
ROSE
... vulgaire ?
YANN
Je dirais... relâché.
ROSE, regardant le barman
Relâché. C’est affreux, comme mot.
YANN
Oui, bon. Ecoutez-moi. (s’avisant que le barman écoute aussi :) ça vous ennuierait, de venir par là ? Je déteste les oreilles qui traînent.
ROSE descend de son tabouret et suit YANN vers le milieu de la scène.
ROSE
Et maintenant ?
YANN
Vous faites vraiment des claquettes ?
ROSE
Vous ne me croyez pas ?
YANN
Vous n’arrêtez pas de me raconter des mensonges. Comment vous croire ?
ROSE
Et bien, regardez !
(A suivre)
Même jour. Le bar. ROSE, LE BARMAN, YANN.
La provocation de ROSE.
Sur ce, entre YANN. Il ne la reconnait pas et s’asseoit non loin d’elle.
YANN, au barman
Je suis en avance, mais j’attends les musiciens. Donnez-moi un bon scotch avec des glaçons et une bouteille de Perrier.
ROSE, sans lever les yeux de son journal
Pourquoi vous attendez les musiciens ?
YANN, prêt à se rebiffer, puis la considérant attentivement
Mais... qui... Attendez. Je vous connais ?
ROSE, se lève et va se jucher sur un tabouret du bar
Vous attendez spécialement quelqu’un ? Le pianiste ? Ou les drums ? Ou la chanteuse ?
YANN, la reconnaissant
Vous êtes ROSE ?
ROSE
Heureusement que vous avez un peu d’oreille, parce que pour l’esprit d’observation, ça manque.
YANN
Oh, écoutez, quand on s’amuse à se métamorphoser comme vous le faites, à se déguiser en...
ROSE
Je ne suis pas déguisée, je suis habillée en moi le jour. C’est comme ça que je suis tous les jours, demandez à Jo le Barman. Le soir non plus, je ne suis pas déguisée, je suis moi en chanteuse. Ma tenue de travail.
YANN, la regardant intensément
C’est vraiment extraordinaire. Vous n’êtes pas la même femme. Vous êtes une autre.
ROSE, comme une évidence
C’est ça, le paradoxe du comédien.
YANN, soufflé
Vous lisez Diderot, maintenant ?
ROSE
Non, il y a longtemps.
YANN, se levant et allant vers elle
Vous avez de la mémoire ?
ROSE
Pour apprendre un texte ? Voyez, toutes les chansons que je sais par coeur. Ca fait un paquet de textes !
YANN
Vous m’épatez. De plus en plus.
ROSE, sans sourire
Et vous n’avez encore rien vu.
YANN
Ah bon ?
ROSE, se tournant vers le barman
Dis-lui, ce que je fais quand tout le monde est parti, et que le bar est à nous !
LE BARMAN, l’air détaché
Elle fait des claquettes.
(A suivre)