Bonjour ! Je vous parle aujourd'hui de la magie du théâtre. Oh, quelques mots seulement... Des impressions qui me reviennent, comme une nostalgie. On ne devrait jamais s'arrêter de jouer la comédie. CHRIS le scénariste a un autre problème : il sent que son travail ne sera jamais reconnu comme une création à part entière. Il est jaloux du rôle prépondérant du metteur en scène. Il compare YANN à Kubrick, qui était un dictateur. YANN ne comprend pas bien ces états d'âme qui arrivent un peu tard...
CHRIS, les yeux fermés, continue sur sa lancée d’une voix sourde …. Et jusqu’à ce que mes mots soient le reflet exact de ta pensée, tu me fera refaire et refaire. Jusqu’à ce que les mots désignent enfin le contraire de ce que moi, j’ai voulu décrire.
YANN Mais cela ne peut arriver que si ta pensée est diamétralement opposée à la mienne ! Ca n’existe pas ! On n’a jamais vu ça, ou alors les deux zozos n’avaient rien à faire ensemble ! Qu’est-ce qui te mets des idées pareilles dans la tête, mon dieu, tu es devenu parano !
CHRIS Ecoute. Tu as le beau rôle. Mais tu es le chef. Tu en es conscient, n’est-ce pas ? Sais-tu ce qu’exigeait Stanley Kubrick de son scénariste ? Qu’il numérote et date les différentes version de son script au fur et à mesure qu'il les lui faisait refaire.
Un silence. YANN semble effondré par la virulence de CHRIS.
CHRIS Et tu sais ce que disait Kubrick encore ? Il disait qu’aucun écrivain vraiment bon ne pouvait vraiment investir tout son talent dans un travail dont un autre type allait faire la mise en scène. C’est une impossibilité psychologique.
YANN, désarçonné Il disait ça, Kubrick ?
CHRIS Oui. Et son scénariste écrivait dans la souffrance, à la fois subjugué par son metteur en scène, par cette énigme vivante, et crucifié de descendre chaque jour plus bas dans l’estime qu’il se portait à lui-même.
La magie opère des deux côtés de la rampe. Au théâtre, les deux camps qui se font face sont là chacun pour se donner du plaisir et non pour se livrer bataille. En principe. Le camp du public prend possession des fauteuils, de la salle, de l’air ambiant, il emplit cet espace de l’accumulation de ses ions positifs et négatifs, et très vite ce public, ce soir-là, devient ami ou ennemi. Il n’empêche que le plaisir d’être là remplit chaque spectateur d’une attente frémissante, d’une curiosité presque malsaine devant le mystère d’un rite qui va se dérouler devant lui. Le spectateur est passif, en apparence, mais ses réactions intimes vont émaner de lui pour influencer le jeu des acteurs et pour peu que ces réactions soient négatives, et qu’elles s’additionnent avec un nombre important d’autres réactions négatives, les acteurs se sentiront très vite en position de repli. Pour les comédies, le problème ne se pose pas d’une manière aussi troublante. Le public rit, ou il ne rit pas. C’est clair et net, et s’il ne rit pas, c’est que l’effet n’a pas porté mais il est rare qu’aucun effet ne porte, ou alors c’est la cata absolue. Non, le mystère réside dans une pièce qui joue sur la corde sensible, où le talent de l’acteur consiste à dévoiler son intimité sans être impudique. Face à lui, le public frémit, ou s’indigne, ou absorbe ce rayonnement de l’intime comme on absorbe la lumière du soleil. Il y a alors un silence et la salle s’emplit d’ions positifs. L’osmose est alors immédiate entre les deux camps. Il y a de bonnes salles et de mauvaises salles, nous le savons tous, et il arrive que lorsque la fusion fut parfaite, la troupe d’un commun accord, aux saluts, se mette à applaudir son public.
Je me souviens, encore et toujours, puisqu’il est question d’osmose, des tombers de rideau après chaque représentation de FREDDY. On ne parlait même pas d’osmose, c’était du fusionnel. On avait peur qu’ils arrivent à monter sur la scène pour se jeter sur Fernandel et le déchiqueter d’amour. Bon, c’était plus ou moins hystérique, mais on ne se demandait pas si le public avait aimé ou non. C’était visible. Nous avions toujours des bonnes salles et tous les soirs, nous applaudissions nos spectateurs, Fernandel le premier. D’où l’intérêt des comédies : quand ils aiment, ils le font savoir.
Bonjour ! Vous allez me dire « encore un article sur Micheline Rozan ? » Ah oui, et même qui sait encore demain. C’est un monument, Micheline Rozan et quand on a la chance d’avoir des souvenirs avec elle, et bien on se régale de les partager avec ses amis internautes. Ce qui est moins drôle, c'est le tour que prend le dialogue entre YANN et CHRIS. Il semble que le scénariste éprouve un sentiment amer. La partie est-elle vraiment égale entre eux ? Et pendant qu'ils s'expliquent, ROSE chante...
Scène XII de la version originale Résumé des épisodes précédents Dans ce bar tranquille où ils ont choisi de se retrouver pour travailler à leur prochain scénario, YANN et CHRIS découvrent que l’intrigue de leur film est peut-être là, sur l’estrade des musiciens. Mais la chanteuse et le pianiste ont leur propre histoire qu’ils essaient de garder secrète… Tout en essayant de percer le secret de la chanteuse et du pianiste, ils s’éloignent peu à peu l’un de l’autre, entraînés chacun par leurs propres rêves. Et l’histoire d’amour de ROSE et NAT est près devoler en éclats.
Scène 53 Un autre jour. YANN, CHRIS, LE BARMAN
Entre eux, on sent que le coeur n’y est plus.
Le bar de nuit. Les musiciens jouent ROSE est sur scène et chante You go to my head dans le micro. Sa voix distille une plainte mélodieuse et pleine de retenue qui charme par sa simplicité. Vêtue de sa robe de scène noire, elle est à nouveau hiératique, diaphane. Quelques tables sont occupées. CHRIS et YANN sont assis sur le devant de la scène. Pendant les dernières mesures de la chanson, ils semblent perdus dans la contemplation de ROSE, et ne se parlent pas. Devant eux, sur la table, un manuscrit.
Le morceau terminé, ROSE salue l’assistance puis se tourne vers ses musiciens, qui se lèvent et saluent légèrement avant de se diriger vers les loges. L’estrade est plongée dans l’ombre tandis que la lumière se fait sur la table où Chris et YANN sont assis.
(Durant cette scène, les figurants des tables voisines vont sortir les uns après les autres du bar. Les musiciens quitteront la scène à leur tour et YANN restera seul avec le barman.)
CHRIS Voilà. J’ai réécrit la scène de Rose. Du coup, le pianiste fait vraiment figure de minable. Mais... c’est ce que tu voulais, je crois. Je pense avoir emprisonné ta pensée dans ces pages. Comme un papillon léger dont les ailes etc, etc...
YANN Je ne vois pas pourquoi tu te moques. Pourquoi sous-estimes-tu ton travail ? Sans toi, il n’y aurait pas de film.
CHRIS Mais si. On change de scénariste comme de scripte ou d’assistant.
YANN Tu te trompes. Il faut une vraie communion d’esprit pour travailler avec un scénariste. Tu es mon double ! Tu trouves les mots et je les transforme en images. La force ou la faiblesse d’un film, c’est son scénario.
CHRIS OK, OK. Et maintenant, tu vas relire mon script. Et il ne sera pas encore tout-à-fait comme tu voulais…
C’est fou ce qu’on peut choper par hasard sur You Tube, on cherche un truc, je ne sais plus quoi, et on tombe sur un duo sublime de Johnny Halliday avec Carla Bruni ! Ils sont assis dans un jardin, ils ont chacun leur guitare, il commence à chanter Tennessee et intérieurement on se met à crier qu’on l’aime, et puis elle reprend la mélodie, doucement, timidement, son visage est cadré parfait, elle est belle et chante juste, et Lui il la regarde avec un air tendre, c’est trop ! On dirait un film de Luchino Visconti. La chanson est magnifique et ils la chantent chacun à leur façon, lui avec toute son âme, comme d’habitude, et sa voix unique, et elle avec retenue et émotion, quand même, elle a un sourire charmant mais pas aguicheur, pas du tout, alors qu’il lui tend la perche on dirait… On se dit c’est pas possible, ils vont se tomber dans les bras à la fin, ils sont faits l’un pour l’autre ! m ais ça c’est parce qu’on est un peu midinette, et c’est très bête. Il vaut beaucoup mieux qu’il lui dise ces mots très polis, très complimenteux juste ce qu’il faut, et qu’elle le remercie avec sa distinction naturelle. Et puis ils s’en vont chacun de leur côté. C’était un moment magique.
J’étais une toute jeune fille et j’avais cru Albert Camus immortel. Je l’avais rencontré plusieurs fois, à son bureau des Editions Gallimard ou bien à l’hôtel Montalembert tout proche (rassurez-vous, sur une table du restaurant, ça se faisait beaucoup à l’époque, Sartre c’était au Flore, Camus au Montalembert) et j’en étais tombée raide dingue. Il aurait pu être mon père, mais quel père ! Du jour au lendemain, plus d’Albert Camus. Ca nous a fait un choc terrible, à Micheline Rozan et à moi, à elle beaucoup plus, bien sûr, ils étaient si proches. Il y a eu une période de flottement, et puis j’ai décidé à ce moment-là de me lancer dans le théâtre et de prendre des cours. J’ai quitté CIMURA et Micheline Rozan. Nous nous sommes perdues de vue et lorsque j’ai fait mes premiers pas sur une scène, je ne l’ai pas mise au courant. Elle n’est jamais venue me voir jouer et c’est tant mieux, car on ne peut pas prendre au sérieux sa secrétaire qui fait du théâtre. Chaque chose à sa place, non ? C’est ce qu’elle aurait dit. Et elle m’aurait traitée d’amateur, évidemment. D’ailleurs, elle aussi avait quitté CIMURA et était devenue productrice. Jusqu’au jour où elle découvrit ce théâtre en ruines, les Bouffes du Nord, et où elle en fit le grand œuvre de sa vie.
Bonjour ! Heureuse de vous retrouver, encore que je me sente un peu seule, vous ne me gratifiez d'aucun commentaire, serait-ce le signe que vous êtes d'accord avec moi, rien à dire, tout va pour le mieux ? Si c'est ça je m'en réjouis, mais j'aimerais de temps en temps un petit signe que vous existez ! Dans la scène d'aujourd'hui ROSE fait tout pour exister aux yeux du metteur en scène, son miroir aux alouettes qui va bientôt être la cause d'un drame...
Même jour. Le bar. YANN, ROSE, le BARMAN. Le numéro de claquettes de ROSE.
Elle va vers un sac à dos posé au pied du fauteuil, en sort une paire de chaussures. Elle se débarrasse l’une après l’autre de ses bottes et chausse les souliers de claquettes puis commence, d’abord lentement, puis de plus en plus vite, un numéro de claquettes, en vrai professionnelle. Tout en dansant, elle a jeté son blouson au loin et semble s’amuser comme une folle. YANN la regarde, médusé. Lorsqu’elle s’arrête, essoufflée, elle va se jeter contre le bar où le barman lui tend un verre d’eau. YANN met un moment à lui adresser la parole. Elle ne le regarde pas, ne quête aucun compliment.
YANN Vous avez un réel talent. Vous... vous êtes... une artiste complète. Oui, vraiment complète.
Il reste figé, la fixant avec une expression de ravissement. ROSE semble l'avoir oublié et boit son verre d'eau lentement, avec attention sous le regard du barman qui attend la suite. YANN se reprend vite. Il sort une carte de sa poche, va vers ROSE et lui tend la carte.
YANN Voilà. C’est mon bureau. Venez demain matin à 10 heures. Nous parlerons sérieusement.
Et sans plus lui jeter un regard, il va s'asseoir à la table où sont posés son verre de scotch, la bouteille de Pérrier et son manuscrit, qu'il ouvre et commence à feuilleter.
LE BARMAN Dépêche-toi, Rose, tu vas être en retard. Dans vingt minutes, les musiciens arrivent.
ROSE Donne-moi une coupe.
LE BARMAN, tout en lui servant la coupe D’accord.... Mais il y a loin de la...
ROSE, lui posant un doigt sur les lèvres Non !!
Elle boit sa coupe d'un trait, passe ramasser ses affaires sur la table qu'elle occupait au début de la scène, puis va sans se presser vers la porte des loges après avoir jeté à YANN un regard rapide où l'on sent pour la première fois de l'intérêt, presque de l'inquiétude.
LE BARMAN Dommage ! Pour une fois que ma phrase tombait à pic !
Comme je n’ai personne à m’extasier dessus aujourd’hui, je vais dire bravo à celui (il doit être mort) qui a inventé le jean. On n’en parle plus jamais, mais c’est un prix Nobel qu’il méritait ! Le Prix Nobel de la Paix des fringues et c’est pas rien ! Aujourd’hui j’ai acheté un nouveau jean, pas une petite affaire, hein, vous êtes tous d’accord, et bien chez Levi’s store, ils sont tellement pros que même un samedi crowded de minettes et de pingouins plus branchés que moi j’ai vu un grand blond me foncer dessus et me dire « vous me dites tout » ! Je lui ai tout dit « slim, taille haute surtout, couleur délavée mais pas trop, taille 29 » et là il a tout de suite trouvé l’objet, visé la cabine, m’installé dedans et calculé pile poil le temps que j’ai mis à me défroquer et à me refroquer, coup d’œil rapide « c’est le bon », mais il est trop long, j’ai dit, « non, pas trop long, après le premier lavage ils sera top, OK ? » OK, j’ai dit, et j’ai pris le jean. Maintenant, l’intérêt du jean, c’est que si vous avez cinq minutes pour décider ce que vous allez mettre ce soir pour le dîner chez Bocuse, et bien pas de problème, pas de crise : le jean ira très bien avec une veste noire en lurex et rien dessous. On chausse les sandales compensée et le tour est joué. Bravo monsieur JEAN DE NIMES le monde entier marche avec vous !
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris que j’avais assisté à un combat de fauves. Camus le philosophe plongeait tout-à-coup dans l’univers polymorphe du théâtre. Il avait écrit l’adaptation des POSSEDES et il s’était mis en tête de la monter et de la mettre en scène lui-même. Un travail de Titan ! Mais plus difficile encore, bizarrement, fut la recherche d’un théâtre. Oui ! Lui, l’écrivain célèbre adulé des milieux littéraires, courtisé par les médias, ‘ précédé de la meilleure démarcheuse de Paris, Micheline Rozan, s’est vu renvoyer son manuscrit par la plupart des directeurs de théâtre, exactement comme ils m’ont renvoyé les miens ! J’entendais Micheline Rozan batailler au téléphone, essayant de séduire ces monarques qui étaient, pour la plupart, ses ami(e), et je ne comprenais pas bien les raisons ni les enjeux. Certains exigeaient que Maria Casarès fût en tête de la distribution. Or, Camus en avait décidé autrement. D’autres trouvaient la pièce trop longue (3h) et trop ardue. Ce fut après des mois d’opiniâtreté que Micheline Rozan arriva à convaincre Simone Berriau d’ouvrir son théâtre à ce monument. Ce fut donc au Théâtre Antoine que les POSSEDES d’Albert CAMUS virent le jour, le 30 janvier 1959 avec une distribution pas piquée des hannetons : Pierre Blanchar, Pierre Vaneck, Michel Bouquet, Tania Balachova, Catherine Sellers, Charles DENNER dans le rôle de Liebiadkine ! et j’en passe, ils étaient 33 !. Pour les beaux yeux d’Albert CAMUS, Micheline ROZAN s’est défoncée, je l’ai vue, mais je comprenais son ardeur, car qui ne se serait pas défoncée pour cet homme si beau et si haut ! Ce fut son dernier effort pour lui, hélas. Le 4 janvier 1960, faut-il le rappeler, un dérapage malvenu nous priva de ce chevalier de l’absurde.
Je ne peux pas dire que cette réplique m'enchante car elle était prémonitoire : il devait disparaître peu après. Be happy, passez une beautiful week et à demain. Miss Comédie
Bonjour ! La page d'aujourd'hui est consacrée à Micheline ROZAN, vous allez le voir. Mais ce n'est pas une digression à ROSE AUTOUR DE MINUIT, le pièce dont vous lisez une scène chaque jour. Car Micheline ROZAN avait lu cette pièce et elle l'avait aimée. C'est un peu un hommage que je lui rend aujourd'hui, sans grand espoir qu'elle en prenne connaissance... Un blog est à la fois très divulgué et très ignoré...
Même jour. Le bar. ROSE, YANN, le BARMAN. ROSE tient YANN en haleine. Le rôle est à elle, c’est évident.
YANN, à part C’est incroyable. Je suis en plein rêve. (Tout haut, à la cantonnade) Je veux voir !
ROSE Si c’est pour une audition, je vais regarder mon emploi du temps, mais ça peut se faire. Si c’est pour mater, vous repasserez. Il faut payer pour voir.
YANN, un peu scandalisé par son langage Quel langage... En vous voyant, la toute première fois, si lumineuse, si pure, toute droite, le menton levé, le regard absent, et cette suprême élégance, jamais, vous m’entendez, jamais je n’aurais cru que vous soyez capable d’un langage aussi...
ROSE ... vulgaire ?
YANN Je dirais... relâché.
ROSE, regardant le barman Relâché. C’est affreux, comme mot.
YANN Oui, bon. Ecoutez-moi. (s’avisant que le barman écoute aussi :) ça vous ennuierait, de venir par là ? Je déteste les oreilles qui traînent.
ROSE descend de son tabouret et suit YANN vers le milieu de la scène.
ROSE Et maintenant ?
YANN Vous faites vraiment des claquettes ?
ROSE Vous ne me croyez pas ?
YANN Vous n’arrêtez pas de me raconter des mensonges. Comment vous croire ?
…. À Micheline ROZAN qui se retire sur la pointe des pieds, au terme d’une vie professionnelle vouée au théâtre. L’année 2009 sera la dernière qu’elle passera à la tête de son théâtre, les BOUFFES DU NORD, aux côtés de son ami de toujours, Peter Brook. Je reparlerai de Micheline Rozan. Je dois en reparler. C’est auprès d’ elle que j’ai vécu les plus belles années d’une vie : celles des découvertes. C’est auprès d’elle que j’ai découvert le Théâtre. Quel exemple ! Combien de talents couronnés lui doivent leur célébrité ! Mais il ne faut pas lui dire adieu. Elle a plus d’un tour dans son sac, Micheline. Après les BOUFFES, quelle surprise nous réserve-t-elle encore ? Mais peut-être aspire-t-elle simplement au repos, à la méditation et à la solitude ? Elle l’a bien mérité.
Dans l’Agence de Secrétariat d’Artistes CIMURA, Micheline ROZAN s’occupait de quelques écrivains célèbres dont Jean-Paul Sartre et Albert Camus, et de quelques stars, dont Jeanne Moreau. Elle représentait aussi des auteurs dramatiques américains, Tennessee Williams, Arthur Miller, et les aidait à monter leurs pièces à Paris. Elle avait un carnet d’adresses impressionnant. Franco Zephirelli était l’un de ses meilleurs amis. Je n’ai jamais su d’où lui venaient toutes ces relations à travers le monde. Elle n’avait que trente ans, des yeux noirs au regard perçant, et l’ironie facile. Une intelligence fascinante, de celles dont on dit qu’elle est communicative et qui ne dure qu’un instant. Ce n’était pas toujours drôle d’être sa secrétaire. Elle se moquait de mon accent toulousain, de ma maigreur et de ma maladresse dans les affaires du bureau. Mais c’est elle qui m’a appris le sens des priorités dans le métier du spectacle et dans la vie. Elle me traitait d’amateur et c’est évidemment ce que j’étais alors, bien que faisant tous mes efforts pour faire les choses le mieux possible. Elle était respectée de ses associées sexagénaires qui régentaient les jeunes carrières de Belmondo, Marais, et quelques autres. Elle était vénérée par ses poulains qui se seraient embarqués pour la lune si elle le leur avait conseillé. Pendant mon court bout de chemin avec elle, il y a eu l’aventure des POSSEDES avec Albert CAMUS. Une aventure qui les a épuisés l’un et l’autre pour finalement ne leur apporter qu’un succès d’estime. C’est ce que je vous raconterai lundi.
Il n’y a pas longtemps, c’était les mauvaises actions qui demandaient à être justifiées. Aujourd’hui ce sont les bonnes. Albert CAMUS
On ne peut pas faire plus lucide. Le problème c'est qu'on ne peut pas revenir en arrière. Je vous souhaite un très bon week-end mes chéris. Miss Comédie
Bonjour ! Nous sommes nombreux à avoir cette fascination pour les années 60 dont Andy WARHOL est l'un des porte-drapeau les plus illuminés. Il va s'installer au Grand Palais, et ce sera; j'en suis sûre, très théâtral ! Mais patience, il n'arrive que dans dix jours. En attendant, regardez un peu comment ROSE s'y prend pour exciter la curiosité de YANN.
Même jour. Le bar. ROSE, LE BARMAN, YANN. La provocation de ROSE.
Sur ce, entre YANN. Il ne la reconnait pas et s’asseoit non loin d’elle.
YANN, au barman Je suis en avance, mais j’attends les musiciens. Donnez-moi un bon scotch avec des glaçons et une bouteille de Perrier.
ROSE, sans lever les yeux de son journal Pourquoi vous attendez les musiciens ?
YANN, prêt à se rebiffer, puis la considérant attentivement Mais... qui... Attendez. Je vous connais ?
ROSE, se lève et va se jucher sur un tabouret du bar Vous attendez spécialement quelqu’un ? Le pianiste ? Ou les drums ? Ou la chanteuse ?
YANN, la reconnaissant Vous êtes ROSE ?
ROSE Heureusement que vous avez un peu d’oreille, parce que pour l’esprit d’observation, ça manque.
YANN Oh, écoutez, quand on s’amuse à se métamorphoser comme vous le faites, à se déguiser en...
ROSE Je ne suis pas déguisée, je suis habillée en moi le jour. C’est comme ça que je suis tous les jours, demandez à Jo le Barman. Le soir non plus, je ne suis pas déguisée, je suis moi en chanteuse. Ma tenue de travail.
YANN, la regardant intensément C’est vraiment extraordinaire. Vous n’êtes pas la même femme. Vous êtes une autre.
ROSE, comme une évidence C’est ça, le paradoxe du comédien.
YANN, soufflé Vous lisez Diderot, maintenant ?
ROSE Non, il y a longtemps.
YANN, se levant et allant vers elle Vous avez de la mémoire ?
ROSE Pour apprendre un texte ? Voyez, toutes les chansons que je sais par coeur. Ca fait un paquet de textes !
YANN Vous m’épatez. De plus en plus.
ROSE, sans sourire Et vous n’avez encore rien vu.
YANN Ah bon ?
ROSE, se tournant vers le barman Dis-lui, ce que je fais quand tout le monde est parti, et que le bar est à nous !
LE BARMAN, l’air détaché Elle fait des claquettes.
A partir du 18 mars, l’exposition « LE GRAND MONDE D’ANDY WARHOL » s’ouvrira au Galeries nationales du Grand Palais. Près de 150 œuvres parmi la réjouissante galerie des portraits réalisée par l’homme à la perruque blonde à réalisée des années 60 jusqu’à sa mort. Une aubaine ! Et moi j’ai trouvé le moyen (ultra secret) de me prendre en photo à la manière de….
Il n’existe pas de photos de Micheline ROZAN. Je n’ai que sa signature sur des petits mots qu’elle me laissait, mais où elle ne signait que « Micheline », et que je ne veux pas divulguer. J’ai retrouvé ce carton d’inscription au stage de Lee STRASBERG à Paris, qu’elle avait organisé. Ce stage qui devait former les comédiens français volontaires aux méthodes de Stanislavsky en matière d’art dramatique, avait fait l’événement. L’Actor’s Studio en déplacement à Paris, c’était à qui devait s’inscrire pour voir comment Elizabeth Taylor ou Marlon Brando avaient appris leur métier… J’ai vu monter sur la scène des acteurs chevronnés, et contemplé leur déconfiture devant l’étrangeté de ces méthodes. Lee Strasberg s’exprimait en Anglais, en plus, et Micheline Rozan traduisait. Il parlait relaxation, respiration, décompression, il les faisait s’allonger par terre, se désarticuler, s’immobiliser totalement pendant des minutes entières, et pas un mot sur la technique vocale, sur la recherche du sentiment, même pas d’exercices d’improvisation qui pour nous est le comble de l’avant-garde, bref un ovni. Inutile de dire que je n’ai pas essayé de me prêter à ce petit jeu qui vous transformait en pantin ridicule. Dans la salle, il y avait les rieurs, les perplexes, les intellos qui avait compris. Mais le stage fut un échec. A la fin, Micheline m’a gratifiée d’un commentaire ironique sur mon manque de professionnalisme, ça ne faisait que la cinquantième fois que j’y avais droit. (A l'époque où je travaillais pour elle, je m'appelais Barbara Baudey).
Il ne faut pas feindre d’exprimer ce que l’on ne peut pas exprimer. Stanislavski (Ma vue dans l’art)
Assez déroutant, comme conseil. Je croyais que tout pouvait s'exprimer, à condition de le vouloir. Mais s'il le dit... Moi je vous dis à demain, lots of love. Miss Comedie
Bonjour ! Jai des échos de la pièce d'Israël HOROWITZ où Line RENAUD fait un tabac : CHERE MATHILDE. Une réussite. J'ai très envie d'y aller, ce sera pour mon prochain voyage à Paris à la fin du mois. Ici, on est en plein suspense. C'est très maladroit, ce chantage de NAT. ROSE ne s'y prêtera pas, c'est clair. Mais qui sait...
ROSE passe par tous les états d'âme et son visage doit trahir ce désordre dans ses sentiments. Elle considère NAT sans répondre.
NAT Et là, je crois à ta déclaration. Je te crois. Je suis sûr que tu m'aimes vraiment. Tu piges ? C'est logique.
ROSE est immobile, toute droite face à lui. Le barman a tourné discrètement le dos et s'affaire dans ses bouteilles.
ROSE Personne ne m'a encore rien demandé.
NAT Ca va venir. (Et comme ROSE se détourne et commence à s'éloigner, il lui crie :) Je ne veux pas te perdre, tu comprends ? ROSE Tu me déçois.
Elle revient à sa table, s'asseoit et reprend son magazine qu'elle feuillette à nouveau. Son visage a repris une expression impénétrable.
NAT Je te déçois ? Et pourquoi je te déçois ? Si tu m'aimes, ce que je te demande ne doit pas être trop difficile...
(Il la regarde. Elle ne bouge pas. Il y a un silence. NAT semble perdu et prend le parti de fuir. Sur un ton qu'il veut badin, il lance :)
Voilà, la répétition est terminée. Nous reprenons dans une heure.
Il saute de son tabouret et va s'enfermer dans les loges. Le barman se retourne, considère ROSE avec une légère inquiétude et arrête le disque qui est en train de s'achever.
ROSE, comme pour elle-même Sale race, les informateurs.
LE BARMAN Bon, le Perrier, je le marque ?
ROSE Tu le marques.
LE BARMAN Qui a pu lui dire ça...
ROSE, le fixant Je me demande. ________________________________ A suivre
…. À Micheline ROZAN qui se retire sur la pointe des pieds, au terme d’une vie professionnelle vouée au théâtre. L’année 2009 sera la dernière qu’elle passera à la tête de son théâtre, les BOUFFES DU NORD, aux côtés de son ami de toujours, Peter Brook. Je reparlerai de Micheline Rozan. Je dois en reparler. C’est auprès d’ elle que j’ai vécu les plus belles années d’une vie : celles des découvertes. C’est auprès d’elle que j’ai découvert le Théâtre. Quel exemple ! Combien de talents couronnés lui doivent leur célébrité ! Mais il ne faut pas lui dire adieu. Elle a plus d’un tour dans son sac, Micheline. Après les BOUFFES, quelle surprise nous réserve-t-elle encore ? Mais peut-être aspire-t-elle simplement au repos, à la méditation et à la solitude ? Elle l’a bien mérité. Demain je vous en dirai plus sur mes souvenirs avec Micheline ROZAN.
Quand on est en coulisse, attendant d’entrer en scène, on est secoué de tremblements, on a mal au ventre et on se dit « mais qu’est-ce que je fous là ? » On se promet d’arrêter dès la fin de ce contrat en cours et de mener une vie tranquille. Naturellement, à la minute où l’on met le pied sur le plateau, ce foutu trac vous quitte et vous êtes sur un nuage. Et puis un jour vous menez une vie tranquille et là, tandis que vous vous balancez dans un hamac, vous viennent les flashes des moments de bonheur sur une scène et vous vous dites « tout plutôt que cette monotonie, tout plutôt que rester là sans texte à apprendre, sans répétitions émulsifiantes, sans saluts, sans bravos ! » Lisez la réplique d’aujourd’hui, elle résume tout.
« Quand je vis, je ne me sens pas vivre. Mais quand je joue, c’est là que je me sens exister. » (Antonin ARTAUD (Le Théâtre et son double)
Voilà ce que nous pensons tous. Maintenant, est-ce qu'Antonin Artaud était bon comédien ? Mystère. Je vous dis à demain, si vous le voulez bien. Miss Comédie
Bonjour, oh il est très tôt ! Je suis à peine réveillée mais j'ai une journée chargée. Aujourd'hui attention, pour ROSE et NAT c'est sur la mauvaise pente... NAT est jaloux, ça se conçoit. Mais il joue avec le feu. Il devrait savoir que ROSE n'est pas quelqu'un à qui on demande de faire des choix... Vous voyez qui, dans le rôle de NAT ? Johnny Depp évidemment, puisque ROSE, c'est Vanessa. C'est ça l'intérêt d'une pièce en ligne : vous pouvez faire le casting de vos rêves, personne n'y trouvera à redire.
ROSE C'est quelque chose que nous n'arrivons pas bien à exprimer ?
NAT En quelque sorte.
ROSE C'est un passage où nous trébuchons ?
NAT Un passage casse-gueule.
ROSE Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
NAT C'est un passage délicat dans une chanson qui nous ressemble...
ROSE Tu sais, les répétitions ça casse l'instinct. Ecoute-la, elle. Tu crois qu'elle répète ? Elle chante. (fredonnant) Dont explain... Ca vient tout seul.
Il y a un silence.
NAT, au barman Mets-moi du whisky dans mon Perrier.
LE BARMAN Les consommations en dehors des heures de travail sont payantes.
NAT, le regarde de haut C'est ça.
Le barman s'exécute et NAT boit une gorgée de whisky-Perrier. Un silence.
NAT, agité de tics J'ai repensé à l'autre jour. Ta... déclaration.
ROSE Oui ?
NAT Il faut que je sois sûr que tu dis la vérité.
ROSE Tu veux une preuve ?
NAT Oui. Parce que don't explain, c'est très joli, mais ça suppose qu'il y en a un qui cache quelque chose à l'autre.
ROSE Dans la chanson, oui.
NAT, le regard fixe Et nous, on fait quoi ? On est en plein dedans. On est dans la chanson. (Mimant ) "Vous faites quoi dans la vie ?" "On est dans la chanson". Vrai ou faux ?
ROSE Vrai.
NAT Bon. Alors ?
ROSE se lève et va vers lui.
ROSE Demande-moi ce que tu veux.
NAT, finit son verre d'un trait et le repose sur le bar. Voilà. D'après mes informateurs, il est question d'un acteur pourri pour le rôle du pianiste, MON ROLE. Et pour le personnage de la chanteuse, il est question de toi.
… à ce merveilleux Olivier BELAMY qui rassemble de plus en plus d’artistes passionnants à partager leur amour de la musique, leurs souvenirs, leurs émotions secrètes, avec chaque fois un langage qui leur est propre. Oui je sais, j’ai déjà dis bravo à Olivier BELAMY, pour certains de ses invités qui m’avaient émerveillée, mais là c’est lui, lui tout seul, qui mérite mon bravo. Sa façon de questionner ses invités comme s’ils étaient seuls dans un bar devant leur coupe de champagne et la nuit devant eux , sa façon de rire, son élocution charmeuse, ses petits « hmm » quand il s’émeut, et comprend, et enfin l’ensemble de son comportement vis-à-vis de ses illustres visiteurs… Je l’adore. Il sait s’attendrir quand il faut, ironiser quand il faut, passer de la pommade juste comme il faut, et annoncer la pause publicité comme une confidence. Dans le galimatias quotidien de pubs, de jingles, de premiers mouvements et de contentement de soi de RADIO CLASSIQUE, Olivier BELAMY fait figure de perle rare. Moi j’ai trop envie d’être une star et d’être interviewée par lui !
Quand on voit certaines pièces de boulevard on se dit non, c’est trop loufoque, ça n’a pas de sens, comment les comédiens arrivent-ils à jouer des inepties pareilles ? Et bien moi qui ai joué UNE FOLIE de Sacha GUITRY, je peux vous dire qu’on s’amuse comme des fous. Evidemment, il faut que la pièce soit bien écrite, mais Guitry c’est aussi classe que Feydau du point de vue du langage, même si ça sonne terriblement rococo de nos jours. Dans une FOLIE, il s’agit d’un médecin psychiatre, déjà pas mal dérangé, qui ne soigne que des gens un peu zinzins, qui se lance dans une étude approfondie pour chercher ce qui rend les gens fous et qui découvre que ce sont les impôts. Falsifier devient leur raison de vivre. Voler l’Etat qui les dépouille, un moteur d’action. Une démarche qui paraît totalement justifiée de nos jours, et pas vraiment comique. Mais les agités de Guitry sont soumis à des enchaînements de quiproquos que ne renierait pas Laurent Ruquier ! Et c’est hilarant. Je jouais l’une de ces agitées, en fait la plus normale de tous, la jeune tapissière venue livrer des échantillons et que le Dr Flache prend pour une pute à la recherche d’un calmant. On se marrait autant que le public ! Ma partenaire Sophie GANNEVAT ne pouvait pas croiser mon regard sans risquer le fou rire. Un petit millésime, mais un joli souvenir.
Bonjour ! Mars commence en faisant grise mine, alors qu'on a déjà des furieuses envies de printemps. Mais c'est pas pour demain, apparemment. Du côté de ROSE AUTOUR DE MINUIT où en est-on ? Et bien entre ROSE et NAT, tout n'est pas vraiment clair. Il semble que NAT ait quelque chose sur le coeur. La tension monte...
(Scène XI de la version originale) Résumé des épisodes précédents Dans ce bar tranquille où ils ont choisi de se retrouver une fois par semaine pour travailler à leur prochain scénario, YANN et CHRIS découvrent que l’intrigue de leur film est peut-être là, sur l’estrade des musiciens. Mais la chanteuse et le pianiste ont leur propre histoire qu’ils essaient de garder secrète… -
Le bar, le même soir. ROSE est en avance. Elle est vêtue du même jean délavé que dans la scène avec NAT mais cette fois elle a enfilé une petite blouse en soie à volants de couleur rose vif laissant ses bras nus. Elle porte des bottes en lézard éculées et ses cheveux sont relevés en queue de cheval retenue par un ruban rose. Elle lit un magazine, affalée sur un fauteuil près du bar. Le barman la couve du regard tout en s’activant. Un disque de Billie Holliday égrène ses plaintes en sourdine : c'est "Don't Explain", une mélodie triste. ROSE LE BARMAN NAT Ils s'aiment, c'est clair...
ROSE Elle a une voix complètement déchirée, mais c’est pas du blues.
LE BARMAN Comment, c’est pas du blues ?
ROSE Oui, le blues c’est pas ça, c’est régulier.
LE BARMAN Régulier ?
ROSE Ca obéit à des règles, comme la sonate.
LE BARMAN, impressionné Ah. Et toi, tu chantes quoi ?
ROSE, le regarde en souriant Moi ? Je chante ce qu’on me demande. Du blues, du dixieland, et aussi les chansons de Billie.
LE BARMAN Tu les chantes mieux qu’elle. Ca, par exemple, Don’t explain, et bien je préfère quand c’est toi qui le chantes.
ROSE Merci.
Elle se met à lire le magazine très sérieusement, en fronçant les sourcils. Sur ce, entre NAT. Il aperçoit ROSE et au lieu d'aller vers elle, il s'assied à un tabouret près du bar. Il semble particulièrement nerveux et pendant toute la scène son visage sera agité de tics.
NAT J'ai soif.
LE BARMAN Déjà ?
NAT Pas d'alcool. Un Perrier.
Le barman place un verre devant lui, ouvre un quart Perrier.
ROSE, de sa place et sans le regarder Tu es en avance.
….aux gens qui s’habillent encore pour aller au théâtre. Ca me met en rogne quand je vois des clampins en blouson crasseux s’asseoir dans les fauteuils en velours d’un théâtre à l’italienne. Ah ! Je sais. Vous allez me dire « ouais, ils sortent dutravail, ils ont pas le temps de rentrer se changer, ce sont les spectateurs les plus méritants et peut-être aussi les plus avertis, etc... » Sur cent spectateurs débraillés, 2O n’ont pas eu temps, les autres ont eu la flemme. Pourquoi ce laisser-aller général ? Pourquoi s’habiller est-il devenu un signe de ringardise absolue ? Décider de passer une soirée au théâtre n’est pas décider d’aller au resto du coin… C’est décider de s’extraire du quotidien, de la monotonie, du labeur pour passer un moment avec Richard III, avec Bérénice ou avec le Bourgeois gentilhomme… Et même si c’est pour attendre Godot dans une poubelle, il faut se dire que l’invitation vient de très haut, de très loin, de poètes immortels ou contemporains qui nous ouvrent les portes de leur imaginaire. Cela vaut bien un costume, une robe, un collier et des souliers vernis…
J’ai parlé du baiser que je donne à Fernandel dans , mais j’ai passé sous silence celui que me donnait Nicolas, son fils dans la pièce. Guy Verda, mon partenaire, ne s’est pas privé de se poser en rival heureux de notre star bien-aimée, sous prétexte que je le faisais durer, disait-il, plus longtemps. Cela dit, ce baiser était finalement plus difficile pour moi car le misérable essayait chaque soir de le pousser plus loin, vous voyez ce que je veux dire. Dents serrées, je résistais tant que je pouvais et Fernandel qui nous regardait faire, arborait un sourire narquois qui n’arrangeait pas les choses. En coulisse, cela se passait parfois très mal car j’avais un soupirant dans la troupe qui supportait mal les comptes-rendus de Guy au sortir de la scène. « Ah, ce soir, j’y suis presque arrivé i » disait--il en s’essuyant la bouche. Un soir il a quand même dépassé les bornes en claironnant : « Elle a craqué ! » L’autre l’a attrapé par le col et ça a failli faire une bagarre derrière le décor. On voit souvent les comédiens s’embrasser dans les pièces ou les films, mais on n’imagine pas ce que cela peut avoir de difficile, voire de répugnant selon les cas…
Quand me suis-je rendu compte que j’étais Dieu ? Et bien j’étais tranquillement en train de prier quand je me suis aperçu que je me parlais à moi-même. (PETER O’TOOLE)
Je vous retrouve demain, soyez fidèles au rendez-vous, passez une très bonne journée avec les giboulées. Miss Comédie