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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 17:28

 

 

   G.Philipe-1.jpgGERARD  PHILIPE,  L’étoile filante

 

 

Juillet 1952.  Le soleil rougeoie encore sur les pierres brûlantes du Palais des Papes.

Envahi par les étoiles, le ciel s’assombrira vite, violet sombre  au-dessus des gradins encore vides.

La place de l’Horloge n’est qu’une vibration.  Un même état d’exaltation estivale habite les consommateurs aux terrasses, les flâneurs, les junkies, les joueurs de guitare.

A la Civette nous sommes assis, anonymes, au coude à coude, noyés dans la masse, invisibles.  Même lui.

 

Dans une heure il sera sur scène face à la cour d’Honneur,  dans son costume de lorenzoLORENZACCIO, celui-là même qui fut exposé en 2003 à la Bibliothèque Nationale de Paris, celui-la même, défraîchi, portant la trace de sa divine sueur, contemplé silencieusement par des files de jeunes filles pensives.

Il recevra, comme chaque  soir, une ovation.  Sa beauté et  sa fougue dans ce rôle de tyran martyr, ne sont déjà plus du tout humains. 

 

-       Gérard, qui cherchez-vous dans la foule des passants ?

-       Anne, ma femme.  Sans elle je suis perdu.

-       Comment arrivez-vous à rester fidèle ?  Vous pouvez avoir toutes les femmes.

-       Je ne vois qu’elle.  Nous avons nos codes secrets. Elle s’appelait Nicole, je l’ai appelée Anne. Et moi, elle m’a fait ajouter un e à mon nom pour que le total des lettres fassent 13… Nous avons échangé notre sang. Nous sommes liés à la vie à la mort.

 

-       Vous vous êtes mariés en 1951, il y a un an. Cette même année vous avez tourné Anne-et-Gerard.jpg

FANFAN LA TULIPE, qui vous a rendu célèbre dans le monde entier.

-       Oui. Anne m’a porté chance.

-        Votre partenaire était Gina Lollobrigida… une bombe sexuelle, non ?

-       Une très bonne actrice, oui.

 

-       Quand on a été le Prince de Hombourg et le Cid, la vie quotidienne doit  paraître insipide, parfois ?

-       Insipide ?   Ah non, tellement plus « vivable » !  Je ne joue presque que des personnages marqués par un destin funeste, qui se débattent  dans des drames sans issue… La vie quotidienne est un paradis terrestre  !

-       Les femmes que vous aimez sur scène sont irrésistibles, sublimes, autrement séduisantes que dans la vie…

-       Oui, elles ont le vice en elles, la jalousie, la cruauté.  Autre chose, en effet, que celles qui m’entourent dans la vie !

-        

 

-        Votre dernière émotion de théâtre ?

-       Me retrouver sur scène face à mon maître Jean Vilar, dans le Cid. Il jouait don Diègue, et soudain je voyais en lui mon ennemi, un autre homme, lui si tendre…

-       Et hier, lors de la première représentation de Lorenzaccio, qu’avez-vous ressenti ?

-       Oh, une multitude d’émotions, que je vais retrouver tout-à-l’heure  !   D’abord, l’excitation d’être le premier interprète masculin de ce rôle sublime… Je viens après Sarah Bernhard suivie d’autres actrices… vous imaginez ?

-       C’était comme si aucun comédien ne se sentait assez viril pour rivaliser avec la grande Sarah !!!! (Il rit).

-       Jean Vilar joue-t-il dans Lorenzaccio ?

-       Non, mais je suis en parfaite osmose avec Daniel Ivernel qui joue le duc,  et surtout avec Charles Denner, un Giomo magnifique.

-        

-       Gérard Philipe, quel est votre pire souvenir de théâtre ?

Il ne réfléchit pas longtemps, son visage s’assombrit.  Il but la dernière gorgée de son thé glacé.

-       Caligula en 1945.  On m’annonce que mon père emprisonné à Grasse et condamné à mort, s’est évadé.  Son existence  se dissociait soudain de la mienne pour devenir un cheminement solitaire  où je ne pouvais intervenir en rien.  Mon père était collaborateur, j’étais résistant. Au-delà de nos civergences politiques, il restait mon père et l’idée de sa mort m’obsédait.  Jouer chaque soir le rôle de ce roi embourbé dans sa révolte était une torture.

-       En vous choisissnt pour ce rôle, Camus avait fait  une erreur de casting !

-       Un contre-emploi, en tout cas.  Le démon qui est en moi a dû être convaincant car la pièce a eu un grand succès.

 

Nous regardons autour de nous.  Les gens peu à peu quittent leurs tables sur la place de l’Horloge et se dirigent vers le Palais des Papes.  Gérard Philipe se lève.

-       Je suis de la première scène.  Il faut que j’y aille…`cour-d-honneur.jpg

je le suis, nous marchons vite à travers la foule.

-        

-        

-       Vous aimeriez mourir en scène ?

-       C’est mon vœu le plus cher.  D’ailleurs je désire être inhumé dans mon costume du Cid.

-       Nous n’avons pas parlé de cinéma ?

-        Ce sont deux mondes différents.  Sur une scène, je connais l’état second, l’euphorie du dédoublement.  Au cinéma je suis happé par une mécanique endiablée, c’est exaltant, je ne maîtrise rien du tout.

-       Vous avez des projets de tournage ?

-       Oui, un film avec Yves Allégret, « Les Orgueilleux », dans lequel je jouerai un médecin alcoolique… encore un contre-emploi   !

-       Votre partenaire féminine ?

-        Michèle Morgan… le feu sous la glace, dit-on !

-        etoile-filante.jpg

Je sens qu’il n’est plus avec moi. Il glisse, rapide, le regard fixé sur la porte monumentale qui commence à avaler les fidèles.

Je le perd de vue.

 Il disparut dans la pénombre du cloître.

 Six ans plus tard il reviendra en Avignon pour jouer encore une fois LORENZACCIO.  Ce sera la derière.  L’année suivante l’étoile s’éteint.

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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 14:26

 

 

sagan-assise.jpg FRANCOISE  SAGAN, UN CERTAIN DETACHEMENT;

 

Nous marchons sur le trottoir des Champs-Elysées après la projection du film de Diane KURIS, « Sagan ».  Nous sommes début juin, la nuit est tiède, Elle porte une jupe de fine laine camel et un chemisier en soie noir à pois blancs.

Elle marche vite, légèrement voûtée, elle tousse par moments.  je demande :

 

 

-  Vous avez aimé le film ?

-  Oui, beaucoup.  J’ai pleuré.  Ca s’est passé exactement comme ça.  A part certains de mes proches que je n’ai pas reconnu,  qui n’ont pas eu ma chance : Testud c’était moi. J’étais sur le tournage,  vous savez.  Je la regardais, je me voyais, je revivais tout…         Ma vie a pris un mauvais tournant très vite… C’est ce maudit accident.  Si je n’avais pas eu cet accident, je n’aurais jamais connu la drogue… Quoique. Mon frère Jacques m’a bien ouvert la voie lui aussi.  Bref.

-   Et tout cet argent… tout d’un coup…

-   Oui.   Heureusement, j’ai tout dépensé, je n’ai rien gardé, rien.   A la fin je n’avais plus rien, ils m’avaient pris mon chéquier et pourtant le fisc me poursuivait encore, je n’en  dormais plus... Ca on ne le voit pas dans le film.

 

-    « Sagan ».   Pourquoi n’avoir pas écrit sous votre vrai nom ?

-    Mon père a refusé.  Quand « Bonjour Tristesse » a été accepté par Julliard, il fallait se décider.  Pour mon père ce livre était une ineptie. Il ne se doutait pas du ramdam qui allait suivre … (elle rit)

-    Et… Sagan, pourquoi ?

-    C’est le nom d’un personnage de Proust,Hélie de Talleyrant, prince de

      Sagan.

-     Rien que ça !

-     Et oui.

-     Vous avez même écrit votre épitaphe avec ce nom-là,  et non avec Quoirez, votre vrai nom c’est étrange !

-    Ben oui, ma vie, mes scandales, mes livres, c’est Sagan, pas Quoirez.

     Quoirez c’est moi petite fille, garçon manqué, heureuse, insouciante…

      C’est mon au-delà, c’est moi maintenant.

 

-   Où  aimeriez-vous souper ce soir ?

-    A la Closerie des Lilas.   Cela me rappellerait mes déjeûners avec Sartre,

    ce qu’on pouvait rire !  Le soir, il y a un pianiste qui joue du Bill Evans… Pour moi la Closerie c’est un endroit emblématique, c’est le Paris éternel.

 

-   A quel moment avez-vous été le plus heureuse ?sagan-1955.jpg

     Je ne sais plus.  C’est loin, j’ai été souvent heureuse, la plupart du temps

 en fait, A cause d’un petit livre, j’ai connu tous les bonheurs fugaces du luxe, Monte-Carlo, les boites de nuits, le champagne, Deauville, les belles voitures…

Elle s’arrête, les yeux fixés sur l’obélisque au loin.

« Tout ça m’est arrivé sur un plateau et je trouvais ça normal… et sans m’en rendre compte, avec les années, ça s’est gâté, j’étais sur la pente descendante et je ne m’en rendais même pas compte. Je ne souffrais pas encore.  Le malheur le vrai, je l’ai connu quand Peggy  m’a quittée… Là, plus question de rigoler, j’étais paumée. Il ne me restait plus que les substances…

Vous avez vu, dans le film ? La scène de la mort de Peggy ?  Bouleversante Jeanne Balibar. C’était du vrai malheur, je vous jure.

Mais avant, pendant trente ans, oui j’ai été heureuse souvent. »

Elle reprend sa marche, plus lentement, avec un certain sourire aux lèvres.eggy-Roche.jpg

 

 

 

 

-   Vous estimez que vous avez fait de la bonne littérature ?

-    Ecoutez, c’est Mauriac qui l’a dit, à la une du Figaro :  « des qualités littéraires in-dis-cu-ta-bles, dès la première page. » Il parlait de Bonjour Tristesse, bien sûr.  Ensuite… des hauts et des bas… Un succès, un flop, un succès, un flop.   Comme  Duras.

-   A votre avis, pourquoi  « Bonjour Tristesse »  a-t-il fait scandale ?

-   C’était moi le scandale. Dans tous mes livres ils m’ont vue moi, mes

    voitures, mes frasques… Je m’en foutais à l’époque.

 

- Quel est l’homme que vous avez le plus aimé ?

- Dites-donc, c’est indiscret, ça.  C’est François Mitterrand, là !

-  C’est impossible.  C’était un grand esprit avec un tout petit coeur.

- Vous avez raison. Non, je crois que c’est le metteur en scène Zéfirelli.

-   Et Johnny Hallyday ?  Vous lui avez écrit une chanson !

-   Un être archangélique.  Mais moi, je n’étais pas assez belle pour lui.

J’ai laissé tomber la première.

 

-  Parmi tous les êtres exceptionnels que vous avez rencontrés, en est-il un

qui émerge, plus inoubliable que les autres ?

-   Yves Saint-Laurent.  Mon frère en solitude, mon frère en paradis artificiels, un être é la fois désincarné et sensuel, follement coureur.  Une nuit, au Sept,

je l’ai vu obliger un des serveurs à partir avec lui… On ne lui résistait pas. C’était un Prince.  Un prince des habité par le génie, un artiste qui a bouleversé les codes de l’élégance.

 

- Vous avez un regret ?

-  Non.  Ca ne sert à rien.  On ne pourrait pas s’arrêter là, et boire un verre ?

 

Je la vois s’engouffrer dans la porte à tambour de la brasserie, je prends le tour suivant, le tambour n’en finit pas de tourner, je trouve enfin la sortie et je La cherche, Elle a disparu, Elle n’est plus là.  Je m’assied à une table, sachant  très bien qu’elle avait dit ça comme ça, des paroles en l’air, pour faire une fin.  Je lève la tête, l’énorme lustre de cristal se balance doucement, sans raison.Ange.jpg

 

 

J’ai relu les premières lignes de cette première page de « Bonjour Tristesse », au mérite littéraire « indiscutable » :

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent,

j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.  C’est un

sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte, alors que la

tristesse m’a toujours paru honorable. »

 

En effet, c’est un sommet, une musique comme une cantate de JS Bach.  Qui écrit encore comme ça ? Personne.

 

Et son épitaphe au petit cimetière de Seuzac, près de Cajarc où elle est née :

« Sagan Françoise. Fit son apparition en 1954 avec un mince roman « Bonjour Tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »

 

J’aurais aimé la connaître. Nous aurions fait une paire de cancres.  Elle célèbre, moi inconnue, on en était au même point.  Quelle différence ?

 

« 

 

 

 

 

 

-  

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 15:47

 

JEAN  ROCHEFORT,  CRIN BLANC !  493225-jean-rochefort-au-17e-trophee-epona-637x0-2.jpg

 

   Lyon, hôtel de la Tour Rose, dans un coin de l’immense bar. 

Jean Rochefort est attendu par le comité d’accueil de l’Institut Lumière

où il doit participer à un hommage à Bertrand Tavernier.  

Au cours de notre entretien, un chasseur vient lui remettre un pli qu’une inconnue

 a déposé pour lui à la conciergerie.

C’est une lourde enveloppe que Jean Rochefort rend au chasseur en lui demandantle Bar Tour Rose

de le faire porter dans sa  chambre.   Il  grommelle :

*  Encore un manuscrit.  S’ils pouvaient, ils viendraient me poursuivre dans les toilettes pour me déposer leur prose en mains propres… enfin presque propres, à cet endroit-là…

*    Allez-vous lire celui-ci ?

*   Qu’est-ce que vous croyez… Je suis coincé à ce colloque jusqu’à minuit passé, je m’écroule sur mon lit, je m’endors, et j’ai un TGV demain matin  à huit heures.

*    Alors qu’allez-vous faire de ce manuscrit ?

*    Je vais le laisser sur la table de nuit pour le prochain client, il aura le

      choix entre la Bible et ce texte inédit.

*    Vous passez peut-être à côté d’un chef-d’œuvre ?

*    Ben oui, mon cher il faut savoir prendre des risques dans la vie.

*     Et cet auteur qui va  vivre dans l’espoir que vous l’appeliez un jour…

*     Bon, vous voulez me faire pleurer, vous ?   Son texte, il a dû le déposer

       chez une dizaine de confrères, sur le tas il y en aura un qui plongera.

       Si ça se trouve, il sera beaucoup plus intéressant que moi, qui suis

      sur la pente descendante.

*    Bien, reprenons, si vous voulez bien, notre entretien…

*    Ouiii ?

 

Tout  « descendant » qu’il est, Rochefort a encore l’œil qui frise.  Il me

regarde avec une malice un peu provocante, et attend  la question

suivante.

 

*  Jean Rochefort, quel est votre plus mauvais souvenir de tournage ?fantome-de-la-liberte-06-m.jpg

*   J’en ai plusieurs, mais celui qui ne risque pas de faire de la peine au

      metteur en scène puisqu’il est mort, c’est le souvenir du Fantôme  de la 

       Liberté, de Bunuel.  Une torture.  Des heures cloîtré dans une loge

       inconfortable en compagnie des trois autres acteurs de la scène,

       abandonnés grelottants, assoiffés, sans une indication, pour être

       ensuite brusquement traînés sur le plateau et se voir attribuer des

       places marquées à la craie sur le sol… sans un mot du réalisateur Seyrig Rochefort001sur

       nos rôles… Il faut dire qu’il était déjà très, très handicapé.Mais enfin on délègue !  On délègue !  Non ?

*    Oui oui..   Quelle est  la partenaire qui vous a le plus ému ?

*     C’est Delphine Seyrig, au théâtre.  Son souvenir m’émeut encore.

*     Sa beauté ou son talent ?

*     Sa voix.   Je croyais détenir le pompon de la voix - si on peut dire… Mais sa  voix à elle….une banderille !   Une estocade !

*     A propos d’estocade….

*     Vous allez me demander si j’aime la corrida ?

*     Non.

*     J’aime mieux ça.  Je vous aurais giflé, mon vieux.

 

 

 

 

*     Non, j’allais vous demander si vous vous souvenez de votre 

      premier amour ?

*   Bel à propos !  Oui oui,  elle s’appelait Blandice, c’était une jument blonde que je montais en dehors des heures de tournage, à Rochefort2

Rio de Janeiro.

 

*    Quel  est votre acteur favori ?

*    Fernandel.

 

*    Quel est votre héros  favori dans la littérature ?

*   C’était don Quichotte, avant qu’il ne me porte malheur !  J’allais enfin  réaliser mon rêve, incarner ce personnage hors du commun, lorsque le tournage fut interrompu dans le chaos.  Et moi, blessé,  privé de cheval  pendant des années… (il sanglote).

*   Hum… excusez-moi.   Et dans la vie réelle ?

*   Bartabas.

*    Que  portez-vous de préférence lorsque vous sortez ?

*    Des sabots.

*    Comment aimeriez-vous qu’on vous définisse ?

*    Comme quelqu’un de très chevaleresque.

 

NDLR :  les anecdotes  concernant le manuscrit déposé à l’hôtel et le tournage du Fantôme de la Liberté ont été vécues en leur temps  par l’auteur.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 17:38

 

 

  KARL-NOW.jpgKARL LAGERFELD,   ENFIN SEUL

 

Karl Lagerfeld m’a donné rendez-vous au Jardin des Tuileries,  en face de la statue de Coustou « Apollon pousuivant Daphné. C’est un endroit tranquille et

charmant, où le couturier vient volontiers chercher l’inspiration.

Tout près de son atelier de la rue Cambon, il vient en voisin, tout comme Coco Chanel qui calmait ses nerfs au sein  de cette enclave bucolique.

Il est 18h pile, Karl Lagerfeld toujours ponctuel arrive, figure emblématique,

immuable depuis sa cure d’amincissement : costume noir, col montant comme une minerve, lunettes noires.  Majestueux mais souriant, distant mais affable.

 

¨     Karl Lagerfeld, ne vous sentez-vous pas un peu seul, depuis la mort

d’Yves Saint-Laurent ?

¨     Non, pas du tout, pourquoi me sentirais-je seul ?  J’ai attendu ce moment pendant des années…

¨     Vous étiez pourtant deux amis très proches ?

¨     Au début, oui, il y a si longtemps…  Mais sa gloire nous a séparés très vite.

¨     Elle l’a tué, et vous êtes vivant…

¨     Oui, je dois m’estimer le plus heureux des deux…

¨     Vous donnez aujourd’hui l’image d’un homme accompli, sérieux et … rangé.  En a-t-il toujours été ainsi ?

¨     Sérieux, je l’ai toujours été.  Rangé… c’est une autre histoire. Dans ma jeuKARLnesse j’étais entouré d’une bande de fous qui semaient le scandale autour de moi, et cela m’amusait.

¨     Les Américains ?

¨     Oui, les Américains, la bande à Andy Wharol, tout ça… J'étais jeune 


¨     Saint-Laurent faisait-il partie de cette joyeuse bande ?

¨     Ah non !  Pas du tout !  Lui, il avait la sienne.  On se croisait parfois au Sept ou à la Coupole, ça créait des tensions sous-jacentes  presque shakespeariennes… Il y avait des jeux de provocation, des trahisons…

 

Soudain il semble rêveur à l’évocation de cette époque lointaine. Il poursuit :

¨     Au fond, s’il n’y avait pas eu cette faune libertine autour de nous, Yves et moi aurions pu rester complices, rire de nos destins si dissemblables… relativiser…

Il fait une pause, puis reprend sur un ton amer :

¨     Pourtant il m’a trahi.

¨     Trahi ?   Professionnellement ?

¨     Non. 

Il fit un geste de la main, pour écarter le sujet.     Karl001.jpg

¨     Avez-vous un « bon ange » ?

¨     (Il sourit)  Vous voulez dire : « un Pierre Bergé » ? Non, non, je suis seul, tout seul à travailler. Mon bon ange n’est plus de ce monde, c’est Mademoiselle Chanel.

¨     Elle vous inspire ?

¨     On peut dire ça comme ça. En réalité, je ne fais que la copier.

¨     N’avez-vous pas envie d’avoir une maison de couture à votre nom ?

¨     Je crois que cette époque est révolue.   Voyez les créateurs qui marchent : Galliano, Mark Jacob, Nicolas Ghesquière… ils s’effacent.  Leur mode appartient à une maison qui ne leur appartient pas.

¨     Quel est votre bien le plus précieux ?

¨     Ma curiosité.

¨     Quelle est votre raison de vivre ?

¨     L’argent.

¨     Et l’amour ?

¨     Je suis l’homme d’un seul amour.  Il est mort et depuis je n’aime plus.

Il se lève.  Le soleil sur son visage a fait couler un peu de fond de teint sur ses tempes.  Il s’éponge avec un mouchoir de soie blanche.

Son regard très lointain, qu’il s’obstine à cacher,  m’a lancé un éclair d’acier.

 

¨     Je dois rentrer.

 Il  s’éloigne, droit comme un i, d’un pas  dansant sur ses hauts  talons.  Il a soixante-dix-sept ans.

 Le soir-même, je reverrai Karl Lagerfeld bien après minuit, à sa table du Flore, seul.  Il boit du Coca.   Derrière ses lunettes noire son regard est fixé sur la porte d’entrée.  Il guette chaque   nouvel arrivant il guette celui qui ne viendra plus.

 La Jaguar bleue est devant la porte, moteur tournant.  Bientôf  les passants le verront sortir sans hâte et s’engouffrer à l’intérieur.

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 21:46

  belle-Diana.jpgLADY  DIANA  SPENCER  ou  L'AMOUR PUNI

 

 

31 août 1997.  Le bar Hemingway de l’hôtel Ritz à Paris.

Lady Di attend, assise dans l’un des fauteuils proches du bar.  Elle est seule.

Elle est rayonnante, bronzée dans un tailleur bleu ciel.

Elle refuse l’interview mais accepte le questionnaire de Proust, cela l’amuse.

Elle prévient : « Je serai obligée d’interrompre l’entretien dès que Dodi al

Fayed  viendra me chercher… Sorry ! »   Sourire.  Un sourire d’ange.

 

--  Quelle qualité préférez-vous chez un homme  ?prince-charles.jpg

  • L’humour, je crois.

 

 

  • Et chez une femme ?
  • L’indulgence.
  • Chez vos amis ?
  • Oh mes amis ?  Ils sont si différents... Leur qualité commune,
  • c'est justement le don de l'amitié !
  • Quel est votre principal défaut ?
  • Pendant des années, ce fut une timidité maladive.  Aujourd’hui j’ai le

défaut  de  me rebeller  trop souvent.

  • Quel est votre rêve de bonheur ?
  • (Elle sourit)   Vivre l’instant présent.  Celui que je vis en ce moment,

par exemple.

  • Quel serait votre plus grand malheur ?
  • Mourir avant d’avoir vu les enfants de mes fils.
  • Quel est le plus grand personnage que vous ayez rencontré ?diana_aids.jpg
  • Mère Teresa, et pourtant elle m’arrivait à la taille ! 

  • Vous souvenez-vous de votre acte le plus courageux ? 
  • Oui… lorsque j’ai serré  la main d’un malade du sida. C'était en 1985 et à cette époquepersonne n'osait les toucher, on disait que c'était transmissible par le contact...

 

 

  • Quel est votre souhait pour l’humanité ?
  • Que l’amour règne entre les hommes… ça n’arrivera jamais !
  • Quel don de la nature regrettez-vous de ne pas avoir ?
  • L’anonymat.
  • A quel moment avez-vous éprouvé une pure « joie de vivre » ?John_Travolta_and_PrincTravolta.jpg

 

  • (Elle sourit, rêveuse)  Lorsque j’ai dansé avec John Travolta, à la Maison  Blanche, il y a plus de dix ans… Quel danseur électrisant !

 

 

  •  Comment aimeriez-vous mourir ?
  • (Elle éclate de rire)  Oh my god… dans les bras de mon amant !

 

 

Momhammed Al Fayed entra à ce moment dans le bar.  Elle ramassa son sac et alla vers lui, pleine d’une sérénité prémonitoire.

vol de l'ange

  • La Mercedes est  là, dut-il,  come on my dear. 

 

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 22:07

 

ALBERT  CAMUS,  LE DON JUAN HUMANISTE.CAMUS.jpg

 

Affiche4  février  1959.  Le foyer du Théâtre Antoine à Paris, durant l’un des deux entractes de la pièce LES POSSÉDÉS d’Albert Camus,  qui dure trois heures vingt-cinq

.

 

- Albert Camus, la salle est pleine et le public applaudit beaucoup.  Votre pièce LES POSSEDES est en train de faire un tabac. Que ressentez-vous ?

 

-  Je ne me fais pas d’illusion.  Nous sommes au tout début, la curiosité remplit la salle. Mais la pièce est trop longue, je le sais.  Les critiques sont très partagés.    On est loin du « tabac ».

-  Cette mise en scène vous a-t-elle enthousiasmé ou dépassé ?

 

-  Les deux. Les répétitions m’ont épuisé : depuis novembre 58, à  tâtonner sans cesse… Mais le travail des acteurs m’a émerveillé.  D’ailleurs, à la  fin, je ne les dirigeais plus, ils faisaient ce qu’ils  voulaient et c’était prodigieux.

 

-  Quel est votre endroit favori pour écrire ?

 

-  Mon bureau aux Editions Gallimard, où j’entends chanter les oiseaux dans

   la cour.  Et aussi, parfois, le salon de l’hôtel Montalembert, à deux enjambées.  On m’y laisse une paix royale.

 

-  Que répondez-vous lorsqu’on vous traite de  séducteur ?

 

-  Je remercie pour le compliment.

 

-   Quel est, pour vous, le mot qui définit le mieux notre société ?

 

-  Absurde.

 

-  Et  celui qui vous définit le mieux ?Casares.jpg

 

-  Révolté.

 

-  Révolté et séducteur, c’est un peu contradictoire, non ?

 

-  -  L’homme est fait de contradictions.  Non ?

 

-  Parmi toutes les femmes qui vous entourent, laquelle est pour vous la plus belle ?

-  Maria Casarès.

 

-  La plus touchante ?

-  Catherine Sellers qui joue Maria Lebiadkine dans la pièce.

 

-  La  plus indispensable ?

-  Micheline Rozan, mon agent très spécial.rozan-2-1.jpg

 

 

-  La    plus admirable ?

 

Francine.jpg

- Ma femme Francine.  Mais n’allez-vous me questionner que sur les femmes ?

 

Albert Camus allume une cigarette.  On fume encore dans le foyer des théâtres, en 1959.  Il ne s’impatiente pas, il sourit.

 

-  Quel est selon vous  l’homme - ou la femme ! -  qui a fait le plus pour l’humanité ?

 

-  Jésus.   Il a tenté de répandre  l’amour sur notre planète.  Hélas, il a échoué.

 

-  Votre prix Nobel vous a-t-il donné l’impression d’être utile à l’humanité ?

 

-  Non.  Mon prix Nobel n’a fait de moi qu’un écrivain  jalousé.

 

-  Vous êtes pessimiste ?

 

-  Non, réaliste.  Mais je ne perds jamais espoir.

 

-   Qu’y a -t-il de  beau en l’homme ?

 

-  La jeunesse. 

 

Les réponses arrivent, nettes, instantanément.  Autour de nous les spectateurs vont et viennent, impatients de regagner leur place.  On entend la sonnerie de fin d’entracte.   Camus éteint sa cigarette et me regarde.

 

- Vous êtes jeune, que vous importent  toutes ces vérités éphémères ?

 

-  Je les retrouverai plus tard, et je les lirai en pensant à vous.  Une dernière question : Albert Camus, comment aimeriez-vous mourir ?

 

-  Dans un accident de voiture, sur le coup, sans m'y attendre.

 

 

 

Il s’éloigna, je rangeai mes notes et revins lentement m’asseoir à l’orchestre.

Un an plus tard jour pour jour, il allait être exaucé.

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 18:21

 

 

KLAUS NOMI,  LE MUTANT.klaus-nomi-2.jpg

 

 

 

New-York,  juillet 1983, Klaus Nomi est trop faible pour accorder une interview.   Il accepte cependant de répondre  au Questionnaire de Proust que lui soumet un ami.

 

--  Quelle qualité préférez-vous chez un homme  ?

--  Je répondrai comme Proust : qu’il ait des charmes féminins.

 

--  Et chez une femme ?

--  Qu’elle ne soit qu’amour…

klaus nomi 1

 

--  Chez  vos amis ?

--  Qu’ils  tolèrent  ma différence.

 

-- Quel est votre principal défaut ?  

--  La folie.

--  Et votre principale qualité ?

--  La folie.

 

-- Quel est selon vous, le mystère le plus effrayant de l’humanité ?

--   L’apparition des maladies inconnues.

 

-- Quel est votre rêve de bonheur ?


--  Guérir.

 

-- Et quel serait votre plus grand malheur ?

--   Que mon ami David Bowie  disparaisse avant moi.kl.n.malade-1

 

-- Qu’est-ce qui vous fait pleurer ? 

--  La beauté.

 

-- L’endroit où vous vous sentez le plus en sécurité   ?

--  Sur scène, dans mon costume d’extra-terrestre.

 

--  La ville qui vous a ensorcelé ?

--  Paris, qui m’a honoré d’un disque d’Or.

 

--Quel artiste admirez-vous le plus ?

--  Elvis Presley.

 

--Le don de la nature que vous aimeriez avoir ? 

--  Le don d’ubiqiuité. 


 

--  Comment aimeriez-vous mourir ?sida   

--  Pas tout de suite….

 

Klaus Nomi   laissa une trace qui lui ressemble,  un chant étrange et magnifique où il déploie toutes les ressources de sa tessiture unique.  « THE COLD SONG »  fit le tour du monde.  Il mourut le 6 août 1983  d’une maladie dont il ne savait rien encore, comme d’une injustice divine.

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29 novembre 2010 1 29 /11 /novembre /2010 13:47

 

   NORMA JEAN AU BOUT DE LA ROUTE. Marilyn-en-noir.jpg

 

5th Helena Drive, Brentwood, fin  juin 1962.

La gouvernante Eunice Murray  nous introduit dans la chambre de Marilyn. « Ten minutes, no more ! » nous dit-elle avant de se retirer.

Marilyn  est en plein tournage de « Something’s got to give », qui ne se passe pas très bien.  Elle a pris une journée de repos.  Allongée sur son lit, elle semble dormir.

Nous sommes, la photographe et moi,  pétrifiées d’émotion à la vue de la star dépourvue de tout artifice, d’une beauté  angélique, presque immatérielle.

 

 

«  Miss Monroë, merci de nous accorder un peu de temps…

 

Marilyn  ouvre les yeux.  Sa main droite pend dans le vide, blanche et potelée. Elle a déjà quelques tâches brunes, annonciatrices de la vieillesse qu’elle ne connaîtra pas.  Impossible de distinguer les lignes de sa paume, qui forment, paraît-il, un M dans chaque main.

 

-  Je ne veux pas parler de ce tournage, s’il  vous plait…

Elle parle d’une voix enfantine  qui donne le frisson.

 

-  Nous voudrions vous parler des DÉSAXÉS, votre dernier film.

-  Que voulez-vous savoir ?  tous les journaux ont déjà tout dit.

-   Vous avez dû éprouver un grand chagrin en apprenant la mort de votre partenaire, Clark Gable ?Duo.jpg

 

Elle soupira,  se souleva  et saisit un verre d’eau posé sur sa table de nuit. Elle but une gorgée, puis  se laissa  retomber.

-  Vous savez ce qu’on dit ?  Que c’est moi qui l’ai tué.  Pourquoi les gens sont-ils si méchants ? 

J’adorais Clark, il était comme mon père. 

-  Mais il ne supportait pas vos absences répétées, vos retards…

- Il avait le coeur malade….  Le tournage était éprouvant pour lui.  Il ne ù’a jamais fait un reproche. 

-  On a dit aussi que vous aviez  essayé de le séduire ?  

-  Il était mon amant dans le film,  nous avions des scènes très hot, cela ne veut pas dire que…

-  Et Montgoméry Clift ? 

-  Il ne m’adressait pas la parole en dehors du plateau.  Son accident de voiture l’a défiguré, physiquement et moralement.  Il s’est refugié en lui-même… Avant, il était très sexy.

-   Etes-vous très proche du Président John Kennedy ?

 

Elle sourit vaguement, presque amèrement.

 

«  Le 19 mai dernier j’ai chanté pour lui devant dix mille personnes, on

  entendait à peine ma voix tellement ils criaient… quoi, c’était une petite chanson, rien de plus, d’accord il y avait ma robe… un peu sexy, c’est vrai…  Mais il a eu l’air heureux…  Ca n’était pas mon idée, on m’avait demandé de chanter pour lui.  Quelle actrice ne l’aurait pas fait ? 

 

Elle ferma les yeux, tourna la tête pour cacher son visage.  A ce moment, la gouvernante, entra dans la pièce.

-  Miss Monroe, l’entretien a assez duré.    Le docteur Greenson sera là dans dix minutes.

 

Elle prit un comprimé dans un flacon et le tendit à Marilyn avec un verre d’eau.   Marilyn se redressa, son visage prit une expression de soulagement.

 

-  J’ai grand besoin de lui…

 

Elle avala son comprimé et dans un mouvement d’une grâce infinie, elle

jeta ses jambes hors du lit et sauta sur ses pieds.

 

-  Mes amies, je suis tellement désolée…

 

Elle alla vers la coiffeuse et se pencha pour étudier de près son visage.  Sans maquillage, elle avait l’air d’une toute jeune fille.   Tout en brossant ses cheveux blonds elle poursuivit comme pour elle-même :

 

« Je crains d’avoir parlé uniquement de moi… Toujours à me justifier… 

   Toujours coupable, Norma Jean…

 

 

La photographe et moi nous levâmes pour prendre congé.  Il n’y avait pas eu un seul cliché  de pris, c’était impossible, une sorte de viol.  J’osai une dernière question : avec-Jane.jpg

 

-   Miss Monroe,  quel  est votre meilleur souvenir de tournage ?  

 

Elle arrêta le geste  et la brosse à cheveux s’immobilisa en l’air. 

 

-  Oh… le meilleur souvenir ?   Mon dieu, je ne sais plus…  Les Hommes préfèrent les Blondes, peut-être… Jane Russel fut une merveilleuse partenaire, elle avait un cachet dix fois plus élevé que le mien, mais elle était sans prétention aucune, on s’amusait bien.

_  Et votre plus mauvais souvenir  ?

Elle se raidit, avec une moue de révolte.

-  Sans hésiter, Le Milliardaire !  Oui, un cauchemar, qui m’a laissée  vidée de moi-même… Je n’aimais pas mon personnage. Chaque jour était une torture

et j’arrivais de plus en plus tard sur le plateau.    La production  a monté en épingle cette histoire avec Montand, pour la promotion…  et pour me punir aussi  ! 

  - Merci, miss Monroe. 

 

Ce sourire, qu’elle nous offrit à ce moment-là, s’évanouit quelques semaines plus tard, à jamais.

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22 novembre 2010 1 22 /11 /novembre /2010 15:09

 

piano1.jpgGLEN GOULD,  LE TÉNÉBREUX

 

C’est à Chicago, le 10 avril 1964, que Glenn GOULD donna son dernier concert en public. 

Ce soir-là, il avait  joué quelques fugues de l’Art de la Fugue, puis la partita n° 4, puis  la sonate opus 110 de Beethoven, et la troisième Sonate de Kreneg.

A quel moment y a t-t-il eu le déclic ? 

Ses doigts ont continué à jouer jusqu’au bout, mais lui n’était plus là.

Rentré à son hôtel, il prit la décision qu’il savait irrévocable, de ne plus jamais jouer en public.

 

-  Glenn Gould, vous souvenez-vous de la raison qui vous a poussé, ce soir-là, à  renoncer définitivement à jouer en concert ?     Ce soir-là le public vous

   a-t-il paru spécialement inattentif ?

 

Glenn Gould parut chercher dans sa mémoire, alors qu’il se souvenait très bien.  Il regarda la jeune fille qui attendait,  attentive, son magnéto sur les genoux.  Elle était jolie, avec un visage enfantin et paraissait totalement envoutée par son sujet.  Mais Glenn Gould était insensible à la beauté des femmes.  Il n’aimait pas le côté sexuel des rapports humains. Il détestait qu’on le touche.  Il appréciait Barbra Streisand pour son engagement humanitaire, et Petula Clark, bizarrement, pour sa voix.  Mais d’une manière générale, les femmes ne l’intéressaient pas.

 

-   La raison ?  J’ai  soudain pris conscience de…  (il hésita,  sa pensée devait

   être difficile à exprimer sans  choquer.)  la présence oppressante du public. Un public est fait d’auditeurs trop   dissemblables,  je ne peux apporter à chacun ce qu’il demande.

 

-  Les réactions des spectateurs vous gênaient ?  glengould.jpg

 

Glenn Gould pointa son index vers elle.

-  Justement,  justement ! Vous avez dit « les spectateurs » !  Voilà ce que je

  ne voulais plus être : un spectacle !  Je dois être un son, une abstraction, une

  émotion pure, pas un objet de curiosité, mes mains, mon visage, ma chaise,

   mon piano, tout cela n’est pas la Musique !...

 

Il se leva, alla vers la baie vitrée qui donnait sur la mégapole de Totonto dont on devinait le bruissement derrière le double vitrage.

 

-  L’idée de concert est une ineptie, continua-t-il, le dos tourné,  rassembler des gens aussi différents qu’un médecin, un professeur de dessin, un banquier  ou un peintre, devant un homme seul, envahi par sa propre émotion,  qui doit cacher sa peur, oui, sa peur, j’ai un trac paralysant avant chaque concert, vous savez.

 

Il n’avait pas touché au plateau  que le valet de chambre de l’hôtel lui

   avait apporté au début de l’entretien.  Il  se versa une tasse de thé et but

   quelques gorgées.

 

-  Mais, monsieur Gould, lorsque vous interprétez un concerto, vous n’êtes

   pas seul sur scène !

 

 

Glenn Gould reposa brusquement sa tasse.

 

-  Ah, ne me parlez pas de concerto !   Je déteste les concertos. 

 

Il s’assit lourdement sur le canapé, comme terrassé par une douleur terrible.

 

-  Qu’y  a-t-il ?  Vous souffrez ?

-   Je   souffre de mille maux dans mon corps.

 La journaliste le regarda respirer un grand coup et se dit qu’il devait surtout souffrir de la chaleur, habillé comme il l’était, dans cette chambre d’hôtel surchauffée.  Il portait plusieurs épaisseurs sous une veste de trappeur, des bottes fourrées et les gants qu’il ne quittait jamais.  Ses cheveux noirs lui couvraient le front, on distinguait à peine ses yeux immenses et noirs.

 

-  Pourquoi détestez-vous les concertos ?

-  Parce que je déteste les conflits. Un homme seul qui doit répondre à une meute d’instruments.   J’en ai joué pourtant, souvent.  J’essayais de placer le piano au milieu de l’orchestre, de le noyer, le dissimuler et j’avais ainsi la sensation -  fausse, bien s ûr ! -  d’être des leurs.

 

-  Vous aimez la musique, mais aimez-vous toutes les musiques ?

- Ah non ! je  déteste par exemple la musique de Stravinsky, son Sacre du

Printemps avec ses éjaculations sarcastiques, mordantes, laconiques      brutales.  D’une manière générale, je n’aime que les musiques virginales,

débarrassées de toute connotation sexuelle.   La musique de Bach, celle de

Beethoven, et quelques œuvres tardives de Mozart.  Chopin  me révulse par

son désir d’être aimé, que l’on sent à travers toutes sa musique.

 

-  Aimez-vous les animaux ?

- J’ai aimé dans ma jeunesse mon chien Nikki et ma perruche Mozart… hélas ils sont morts depuis longtemps.

-  Et les femmes ?

-  Pourquoi aimerais-je particulièrement les femmes ?  Pourquoi ne me demandez-vous pas si j’aime les êtres humains ?  Je ne fais pas de distinction

entre les hommes et les femmes.

 

Il se leva,  ôta un de ses gants, fit jouer ses articulation.

«  J’ai des fourmis dans les phalanges, je ne sens plus mes doigts…

Demain il me faudra faire une immersion plus longue que d’habitude dans l’eau chaude, juste avant d'aller au studio.

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 13:13

 

On se souvient tous de la scène dans 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE, où

            HAL, l’ordinateur espion, est déconnecté par David HOWMAN l’astronaute ? 

Sa voix s’éteint peu à peu malgré ses supplications. Une scène assez poignante,

je me souviens.

Et bien, mon blog est aujourd’hui dans la situation de HAL… sa voix n’est plus

qu’un murmure.

Mon blog s’éteint peu à peu.

Faute d’inspiration ?  Faute de nouvelles directives ? 

Il faut trouver autre chose.

Je cherche.

Peut-être l’éclair de l’idée géniale viendra-t-il ranimer tout ça.

Peut-être pas.

C’est une sorte de suspense, que j’installe là, mais vraiment, vraiment  involontaire.

J’aimais beaucoup écrire ce blog.  S’il s’arrête, il me manquera beaucoup.

C’est comme un carnet intime qui est arrivé à la dernière page : le marchand

est en rupture de stock de carnets vierges. 

QUAND Y AURA-T-IL DE NOUVEAUX CARNETS ?  Il ne sait pas.

En attendant, j’ai le blues...

 


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  • Miss Comédie
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir.

Albert Camus
 «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.»

Jean-Luc Godard :
« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. »

Marguerite Duras :
« Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir. Albert Camus «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.» Jean-Luc Godard : « Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. » Marguerite Duras : « Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »

Si vous aimez mon blog, vous aimerez mes livres:

- Sa lente traversée du mois d'aout

- Les bals de Douvres

- La dictée de Bunuel

- Collisions d'étoiles

Aux éditions le Manuscrit.

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