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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 19:19

 

 

 NINO  FERRER,  L’insatisfaitNINO 1

 

 

 

  Décembre 1965, rue du Dragon à Paris.   Chez des amis, Nino Ferrer fête le succès de MIRZA, son premier tube. Au milieu de tous ces gens euphoriques et déjà un peu partis, il est sobre, mélancolique, d’une beauté surnaturelle. Son teckel ne le quitte pas d'une patte.

Je l’ai déjà vu souvent ici, il est le cousin de notre hôte, musicien de jazz.

Il vient vers moi.  Notre conversation  a tout d’une INTERVIEW IMAGINAIRE.

Il m’entraîne à l’écart.            …

 

- Venez, tous ces gens sont répugnants.

-  Mais enfin, ce sont vos amis…

-  Non.  Ils se réjouissent, ils  ne comprennent pas.

-  Comprendre quoi ?

Il me regarde intensément.

-  Vous savez bien, vous, que ce disque… je l’abomine, je le renie, son succès m’avilit.

Je ne dis rien.  Il est vrai que MIRZA est à des années-lumière de l’univers musical de Nino, qui n’aime que le jazz.

 

 

-  Grâce à ce succès, Nino, tu es célèbre. Tu vas pouvoir faire la musique que tu aimes. 

-  Ne me tutoyez pas.  Notre relation est au-dessus de la mêlée.

 

Je ne peux m’empêcher de rire.  Il a ce côté vieille France qui  étonne de la part d’un chanteur de variétés mais qui colle bien avec son allure de dandy.

 

-  Ecoutez-moi. Vous savez ce qui est le plus absurde ?  C’est que personne ne sait que la musique de MIRZA  m’a été inspirée par un tube de Stevie Wonder.  Là-dessus, je mets des paroles idiotes, histoire de rigoler un peu, et paf !  ça fait un tabac…

 

Il me regarde encore, je vais me trouver mal tellement il est beau.

 

-  … et j’ai signé avec Barclay pour  trois autres titres aussi stupides  : Les Cornichons, Oh Hé Hein Bon, Gaston ya’l téléfon qui sons’…    


-  Ils auront le même succès que MIRZA !Dicie Cats


-  Dieu du ciel, je ne veux pas de ce succès-là !  Je regrette le temps des Dixiecats,

là je faisais du vrai jazz, je jouais de la contrebasse, notre hôte Stéphane Guérault de la clarinette, et avec les autres on accompagnait Bill Coleman, c’était du délire, le Vieux Colombier était plein chaque soir !

-  Pourquoi avoir arrêté ?

-  Oh, je voulais faire mes chansons à moi. C’est toujours pareil, à 20 ans on croit qu’on peut  avoir tous les talents à la fois.

 

On passe à table. Il est à côté de moi.  Il me glisse sur le ton de la confidence  :

Nino-et-moi-003.jpg

-  J’ai le projet d’une très belle chanson qui, j’en ai peur, n’intéressera personne…

-  De quoi parle-t-elle ?

-  C’est une chanson qui parle d’un pays de cocagne, où tout le monde est heureux, où le soleil brille toute l’année… comme au paradis…

-  On dirait  le Sud…

-   C’est ça.  On dirait  le Sud.  Vous avez trouvé le titre !

Il me prend la main.

 

 

LE SUD-  Cette chanson  fera le tour du monde. Elle effacera tout le reste, elle sera la seule empreinte de mon passage sur terre...

-   Mais non ! Vos premières chansons resteront, tout le monde les aime, l’une d’elle   figure même dans le film d’Almodovar « Talons Aiguilles », non ?

-  « Un An d’Amour », oui, en Espagnol, hum…

 

 

 

Nino  répond à des hôtes qui l’interpellent de l’autre bout de la table.

 

-  Nino, tu es venu seul ?   Qui est la femme de ta vie en ce moment ?

-  Vous voulez le savoir ? C’est Brigitte Bardot !

Tout le monde s’esclaffe.   Et pourtant, un an plus tard, BB répondait à son appel.

Il se tourne vers moi. 

-  La femme de ma vie, je ne le dis qu’à vous, c’est ma mère, merveilleuse

Mounette.  Un jour ou l’autre, je repartirai pour l’Italie avec elle, nous habiterons à nouveau piazza Navona à Rome, comme dans mon enfance.Nino-Ferreet-sa-mere001.jpg

-  Elle est votre premiere fan ?

-  Pas toujours.  Elle n’aime pas MIRZA.  Pour elle il n’y a que le jazz ou la canzonetta !  Quand j’ai rencontré Armstrong, elle aurait préféré  que je fasse partie de son orchestre,  plutôt  que j’écrive « je veux être Noir », elle a trouvé ça très choquant…

Il rêve.

-  Ma mère a toujours raison.  Tant qu’elle est près de moi, il ne peut rien m’arriver de mal.  Le plus grand malheur qui pourrait m’arriver, c’est qu’elle parte avant moi.

- Où ?

-  Au ciel.  Quand elle mourra, je mourrai.

-  Nino, vous vous souvenez des paroles de votre première chanson : « Ma Vie pour rien « ?

- « Moi j’ai voulu vivre ma vie- et j’ai perdu ma vie pour rien ».

- Comment peut-on écrire ces mots-là, quand on a  toute la vie devant soi ?

-  Je ne sais pas.

 

 

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 18:59

 

 

MARIANNE  FAITHFULL,   Sister MorphineFaithfull-1.jpg

 

Au Birdland, rue Guisarde à Paris.  Nous sommes en 2009 mais j’ai eu envie  de situer mon interview de  Marianne Faithfull  dans ce lieu qu’elle a  dû fréquenter dans sa jeunesse, tel qu’il était en ce temps-là.  Aujourd’hui ça n’a plus rien à voir.

 

 Dans ce bar bondé, enfumé, la meilleure discothèque de jazz du moment,  on ne s’entend pas.  il y a là tous les musiciens américains qui vont accompagner Marianne FAITHFULL dans son concert  à la Cité de la Musique.  Ils occupent la plupart des tables. Au bar sont accoudés les habitués, des musiciens blacks en résidence à Paris, ici la clientèle est jazz, soul ou latino.

Elle est là, coincée entre son manager-boyfriend et un grand blond hirsute, bien entourée, bien gardée.  Devant elle, un Coca.   Comme on est en 2009,  personne ne fume sauf elle.  On sait que si on l’empêche, elle s’en ira.

Je me glisse à la place du grand blond qui, justement, sort fumer une clope.

Ca va pas être facile pour se faire entendre.

 

-  Mick Jagger assistera à votre  concert ?

Elle croit que la question vient d’une fille de sa bande.



-  Non.

-  Vous êtes brouillés ?

-  Il m’a usée.  On ne se voit plus.Avec Jagger

-  Vous vous sentez libérée ?

-  Absolutely.  Mick adore   les animaux  et les enfants,  mais il n’aime pas les femmes.  J’ai découvert ça trop tard.

-  C’est tout une époque  de votre vie, que vous effacez ?

- Non, je garde une grande amitié pour Keith Richards, Charlie Watts  et même pour Anita Pallenberg, qui m’a trahie un jour mais passons.  Cette fille m’a fait plus de mal que de bien.  C’est elle qui m’a initiée au cannabis, quand même !!   …Faithfull Pallenberg

-  Mais c’était la compagne de Brian Jones, non ?

-  Oui, et elle est allée s’envoyer en l’air avec Mick 

dans une « pe rformance » …qui a fait scandale et bien sûr je l’ai appris...

-  Dans  le film Performance de Donald Cammell ?

-  Exactement.  A l’époque j’étais enceinte de Mick et

j’étais partie me reposer en Irlande.  J’ai reçu un tel

choc que j’ai perdu mon enfant. 

-  Vous étiez donc très amoureuse à l’époque ?


-  I was deeply in love, yes. It was in… 1970… Cette enfant aurait… 39 ans maintenant, oh good lord !    Anyway, j’ai pardonné à Anita, mais pas à Mick Jagger.    

 

- On dit que Keith Richards sera avec vous sur scène  le 18 ?

- Non, hélas. J’aurais aimé qu’il chante avec moi… Mais il est devenu bourgeois, il fait très attention à lui, il a arrêté de boire… Il est trois fois grand-père, vous savez ?

(Elle rigole)

 

-  Et vous, quand allez-vous arrêter ?

-  De boire ?  C’est fait.  De fumer ? Jamais. C’est tout ce qu’il me reste.

-  Non, de bosser, d’enregistrer, d’écrire, de chanter…

-  Qu’est-ce que je ferais d’autre ?

-  Vous vous occuperiez de vos petits-enfants.

Elle éclate d’un rire rauque, elle se met à tousser.

-  Goodness no !  I should go to London… I hate London.

-  Vous préférez vivre  à Paris  ?

-   Oui, à  Paris je me sens jeune !              

On lui apporte ainsi qu’à son manager une assiette de chili con carne, le plat traditionnel et unique du Birdland.   Elle se jette dessus, affamée.

Pendant qu’elle mange j’arrête de la questionner et puis le bruit est vraiment assourdissant.  On entend à peine la voix de Billie Hollyday  en fond sonore.

Mais Marianne enchaîne :

 

- Vous m’avez connue quand j’étais junkie ?junkie.jpg

-  Seulement par la presse et les films.

-  Vous trouvez que je suis vraiment décatie ?

-  Ah mais pas du tout, au contraire je trouve que vous avez maintenant un charme unique, envoûtant.

-  Thank you.

-  J’adore aussi votre voix maintenant.  Au début vous aviez une voix très douce…

-  Oui c’est vrai. C’est l’alcool et le tabac qui m’ont fait cette nouvelle voix. Moi aussi je la préfère à celle d’avant…

  

 -  Quand vous chantez la chanson de La Fille Sur le Pont, je meurs.

   La FilleElle me regarde et elle sourit.

   -  La scène est mortelle, non ?

-Elle allume une cigarette et me souffle la fumée  dans le nez.

 

-  Vous me donnez envie de fumer, mais moi je n’ai pas le droit !

-  Ah ah, il faut savoir braver l’interdit, mon petit.   J’ai passé ma vie à ça.

-  Cet album « Easy come, easy go » c’est le combientième ?

-  Vingt-cinquième ou trentième, je ne sais plus…

 

-  J’adore les titres de vos albums.  Ce sont des invitations au vice, à l’amour

   ou à la désolation.

-  Oui, je ne les choisis pas.  Ils viennent tout seuls.  Vous composez ?

-  Non, je décompose.

-  Ah, pas mal.  « Décomposition », un titre pour la fin.   Mon  titre préféré c’est le premier de tous, celui que Mick et Keith ont écrit pour moi, j’étais encore

presque pucelle…

-  « As Tears Go by » ?

-  Sublime, non ?...  Les larmes vont et viennent dans une vie, dont’they ? 

 

La lumière s’éteint brusquement.   La musique s’arrête. Panne de secteur.  `Ca tombe bien, je ne savais plus quoi lui dire.  Je me lève et à tâtons je vais vers la sortie.  Pour une fois, c’est moi qui me barre, l’interviewée reste sur le carreau dans ce décor qui n’était qu’un prétexte.

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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 18:11

 

FERNANDEL, LE  DÉFROQUÉDon-cam.jpg


 

Cet homme a attiré au cinéma plus de cent millions de spectateurs dans les années 50-60-70.  Ce champion du box-office,  plus fort que de Niro, est tombé dans l’oubli.  Pourquoi ?  Lui-même croit avoir la réponse.

 

 

 

 

Toulouse, une étape de la tournée de la pièce FREDDY.  La loge de Fernandel au théâtre du Capitole. J’ai voulu revoir cette loge qui avait été habitée avant lui par Luis Mariano et tant de ténors  (ou de divas-) illustres.  Où il me donnait des conseils sur mon jeu avant le spectacle, paternel  et complice.

Il est assis à sa table de maquillage, je  vois son reflet dans la glace, du canapé rouge en velours râpé où je suis assise.

 

 

- Dans cette pièce FREDDY de Robert Thomas, qui est votre dernière apparition sur scène, vous avez fait le clown pendant une année à Paris et en tournée.  Ca devait être lassant, certains soirs, non ?Freddy-001.jpg

- Bonne mère !   Tous les soirs une jolie gonzesse me roulait une pelle,

  c’est pas des choses dont on se lasse, peuchère !     

-  Mais vous étiez déjà très affaibli ?

-  Affaibli, affaibli !  J’étais affaibli avant d’entrer en scène. 

Après, le public me tenait à bout de bras, rien que d’entendre leurs rires, je reprenais du poil de la bête.  Surtout pour la scène du baiser, hein ?

 

 

 

 

- Vous avez tourné combien de films ?

-  126 exactement.  Je ne parle que des longs métrages.

 

- Quelle est la partenaire qui vous a laissé le plus grand souvenir  ?

 

Il me montre   l’étendue de sa dentition (éclatante de blancheur, du reste).

- J’ai eu un coup de grisou  pour Silvana Mangano sur le

tournage du Jugement Dernier. Cette nana était un volcan endormi, on sentait que ça bouillonnait là-dedans (il fait les gestes) et quel regard ! Elle te zigouillait un mec à trois mètres.  Mais c’est Gassman qui avait ses faveurs, pas moi !

 

- Vous étiez conscient, de votre célébrité ?pastis.jpg

-  Moi conscient ?  Non, entre les tournages je filais à Carry-le-Rouet jouer à la p étanque avec mes potes, boire le pastis, écouter les cigales… là-bas ils me montaient pas le bourrichon, ils m’appelaient Fernand et ils parlaient pas cinéma !  J’étais con, mais pas chiant. (il  se marre.)

 

 

(Puis  il se frappe le front)

Ah  si, peuchère, le jour où j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête, c’est à Rome en 1953, je me baladais avec ma fille Janine et de retour à l’hôtel on me tend un billet en provenance… du Vatican !!! Figure-toi que le Pape  Pie XII me demandait la faveur d’accepter une entrevue avec lui, il voulait faire la connaissance de don Camillo, le curé le plus célèbre dans le monde après le Pape !   Il m’a béni et Janine aussi, j’ai raconté ça aux potes à Carry, ils sont tombés à genoux en se bidonnant… ils m’ont pas cru.

 

-  Vous aimeriez tourner un film à notre époque ?

-  Oh pôvre,  aucun metteur en scène ne voudrait me faire tourner aujourd’hui.

-  Et pourquoi ?

- Pour la bonne raison qu’aujourd’hui  les gens ils rient plus pareil qu’avant.

Les grimaces et les contorsions, rouler les yeux et les r, jouer les abrutis, ça leur fait ni chaud ni froid. Ce qu’ils veulent c’est du comique de situ-ationn… Moi c’était du comique troupier, nuance, c’était bon pour les troufions. 

Non, si on me demandait, aujourd’hui,  j’aimerais tourner un remake des GRANDS DUCS, de Patrice Leconte !  Avec Gabin et Jean Lefèvre on  ferait un trio épatant, non, qu’est-ce que tu en penses ?   


 

    Il rit- Votre plus grand malheur ?  

-  C’est ma gueule !

- Votre plus grand bonheur ?      

- C’est ma gueule !

 

Nous rions tous les deux.

 

-  D’ailleurs à cause de ma gueule j’ai été nommé très souvent « chevalier » :

de la Légion d’Honneur, du Mérite, des Arts et des Lettres, en me voyant ça leur tombait sous le sens !

 

-  Il y a un acteur dont vous avez été jaloux ?

- Oui, Bourvil parce que tous les films où il a fait pleurer ont marché, alors que moi dans MEURTRES, j’ai fait un bide. 

- Mais vous étiez de grands amis ?

- Ah ça oui, dans LA CUISINE AU BEURRE, on était beurrés chacun son tour sur le plateau, et ensemble après. Le pastis était notre verveine du matin et du soir.  On un peu exagéré. 

-  Dans FREDDY on ne vous a jamais vu boire du pastis entre les scènes !

- Oui j’avais déjà adopté la devise « le pastis c’est comme les seins, un c’est pas assez, trois c’est trop ! »

Et d’éclater de rire.   Puis il se lève, se regarde dans la glace, bombe le torse.

-  J’ai quand même fait des conquêtes, malgré ma gueule.  J’avais du charme.

-  Oui, ça je peux en témoigner !

Il me tapote la joue.  A ton âge, tu draguais un vieux, c’est du joli !

-  Je jouais mon rôle, c’est tout !

 

Il ouvre la porte et sort dans le couloir dont le plancher centenaire craque sous les pas.

- Tu viens, petite ?  Je suis fatigué. 

Je lui emboîte le pas, mais je ne le vois plus.  J’entend seulement le plancher craquer sous ses pas qui s’éloigent dans la pénombre de ce couloir, interminable.

 J’entends alors  les hurlements de joie de la salle, les applaudissements, les rappels qui n’en finissaient pas.  Il souriait, il souffrait.  Quelques mois plus tard  il tirait sa révérence.

 

 

 

 

 

-

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11 janvier 2011 2 11 /01 /janvier /2011 16:28

 

 

NAT  KING  COLE, UNFORGETTABLENat-King-cole-1.jpg

 

 

Hancock Park, quartier résidentiel  à Los Angeles.  Une villa cachée dans les araucarias et les hibiscus.  NAT KING  COLE est allongé sur un transat  sous

l’auvent de l’immense terrasse bordant la piscine de marbre gris. 

Le jardin est à l’abandon.

   On est accueilli par son sourire éclatant dans un visage déjà amaigri par la maladie.  La gorge entourée par un grand foulard bariolé, il parle avec difficulté.    

A  45 ans, il est déjà au bout d’une éblouissante carrière.  Trop d’alcool, trop de tabac… Le cancer de la gorge  l’emportera quelques mois plus tard à l’hôpital de Santa Monica, le 15 février 1965.

Aujourd’hui il a choisi de revenir chez lui, dix ans plus tard, pour revivre avec nous quelques moments de sa  courte vie.

   On entend,  s’échappant de la baie du salon, une musique trépidante de ukulélé.

 

-  Nat, c’est quoi le bonheur, pour vous ?

-  Ah ah ah !!!  Le bonheur c’est la musique, bien sûr ! 

-  Depuis toujours ?

-  Moi et mes quatre frères on chantait à la chorale de ma mère dans

   l’église où notre père était pasteur,  c’est pas un beau début, ça ?  on

   chantait la gloire de Dieu avec l’orgue, pour moi le gospel c’était

   la seule musique au monde !   Mama Cole m’a appris le piano et l’orgue, je n’ai plus jamais arrêté d’en jouer, même quand on m’a déclaré « chanteur », je suis pianiste devant l’Eternel !

-  La gloire, ce n’est pas le bonheur ?

-  Non non, la gloire c’est une épreuve.  Il faudra tout au long de sa vie la justifier vis-à-vis de tous ceux qui ne l’ont pas.  Vous êtes condamné à la mériter à perpétuité.

-  Votre idole ?

-   Le seul et unique :  Armstrong, c’est lui le king !  Je l’écoutais dans ma rue à Chicago avec mes frères, il jouait dans un club de jazz à côté, j’étais en transes !

-   Votre plus grand amour ?

-    Ma première femme Nadine… on s’est connu à 20 ans et on a créé un

      groupe ensemble.   Ca n’a duré que neuf ans… La vie sépare ceux qui s’aiment…, comme  dit Jacques Prévert,  et puis un amour chasse l’autre…

 

-   Pourquoi chantez-vous en Espagnol ?

-  Ah ah !  J’ai un très mauvais accent, non ?  C’est après une tournée en Argentine où j’ai chanté pour m’amuser Mona Lisa en Espagnol, ça a fait un tabac, alors j’ai commencé à écrire des chansons en Espagnol, ça marchait toujours. 

-  Tout a été facile pour vous ?

-  Oh non.  J’ai souffert toute ma vie d’être Noir. Dans ce pays, si vous saviez.

   En 1956 j’ai été attaqué en concert à Birmingham en Alabama, mon pays natal !  par un groupe de Blancs, j’ai dû interrompre le spectacle et fuir, avec mes musiciens… Jamais plus je n’ai chanté en Alabama.

-  Mais vous avez été invité par la reine Elisabeth II ?

-  Oui oui, au palais Victoria.  Et John F. Kennedy était mon ami… un véritable ami, je l’ai pleuré comme un membre de ma famille. Oh, il existe des Blancs qui ne sont pas racistes, heureusement !

 

 

-   Il y a quelques années, au Sporting d’Eté de Monte-Carlo, nathalie.jpg

la nuit la plus belle  fut celle où votre fille Nathalie a chanté

UNFORGETTABLE YOU en fourreau de velours noir  pailleté,  

superbe,  et le finale avec votre voix off  a déchaîné l’enthousiasme

du public…

-   Oui, j’ai vu ça… Un miracle, ma fille  a  chanté divinement.   Elle sentait ma présence. 

 

 

-  Vous avez vu le film « In The Mood for Love », où votre chanson « Aquellos ojos verde » donne à cette histoire d’amour impossible des accents inoubliables ?

-  Oui, je l’ai vu.  Ce film est à l’image de la vie,  la quête d’un idéal qu’il vaut mieux ne pas atteindre car on ne peut être que déçu.  L’idéal n’est pas de ce monde.

-   Vous êtes pessimiste !

-  Oui,  parce que  je vois encore la discrimination partout, partout…  Même OBAMA n’a rien pu faire, les hommes se haïront toujours.

-  Votre dernier souvenir douloureux ?

   Lorsque ma famille et moi sommes arrivés à Los Angeles.  Nous avons

   acheté cette maison, où nous sommes, ici (il fait un geste large pour

    montrer l’ensemble de la propriété)… J’ai reçu des lettres me demandant

    de m’en aller, des menaces… J’ai tenu bon.  Ils ne voulaient pas de nous.

     C’était dur pour moi mais encore plus pour mes enfants… l’école, tout ça.

     Vous savez, c’est une malédiction de naître Noir parmi les Blancs, comme

     de naître Juif dans le monde entier. Il faut attendre le Jugement dernier.

 

-  Vous avez une solution, pour que les hommes s’aiment entre eux . ?piano1.jpg

 

- Oui, remplacer l’argent par la musique.  La musique engendre l’amour, les notes de musique sont de petits germes d’amour.   Mais cela ne se fera jamais.

-  Pourquoi avoir accepté de revenir  ici pour cette interview ? 

 

Nat King Cole boit une gorgée de tequila et respire à pleins poumons.

 -    Tout ça est un monde factice.  L’essentiel, on le découvre après la mort.   Je passe un petit moment sur  terre, cela me fait rire.  Après votre départ je remonterai vite là-haut, dans l’espace où toutes les âmes sont de la même couleur.

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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 17:28

 

 

   G.Philipe-1.jpgGERARD  PHILIPE,  L’étoile filante

 

 

Juillet 1952.  Le soleil rougeoie encore sur les pierres brûlantes du Palais des Papes.

Envahi par les étoiles, le ciel s’assombrira vite, violet sombre  au-dessus des gradins encore vides.

La place de l’Horloge n’est qu’une vibration.  Un même état d’exaltation estivale habite les consommateurs aux terrasses, les flâneurs, les junkies, les joueurs de guitare.

A la Civette nous sommes assis, anonymes, au coude à coude, noyés dans la masse, invisibles.  Même lui.

 

Dans une heure il sera sur scène face à la cour d’Honneur,  dans son costume de lorenzoLORENZACCIO, celui-là même qui fut exposé en 2003 à la Bibliothèque Nationale de Paris, celui-la même, défraîchi, portant la trace de sa divine sueur, contemplé silencieusement par des files de jeunes filles pensives.

Il recevra, comme chaque  soir, une ovation.  Sa beauté et  sa fougue dans ce rôle de tyran martyr, ne sont déjà plus du tout humains. 

 

-       Gérard, qui cherchez-vous dans la foule des passants ?

-       Anne, ma femme.  Sans elle je suis perdu.

-       Comment arrivez-vous à rester fidèle ?  Vous pouvez avoir toutes les femmes.

-       Je ne vois qu’elle.  Nous avons nos codes secrets. Elle s’appelait Nicole, je l’ai appelée Anne. Et moi, elle m’a fait ajouter un e à mon nom pour que le total des lettres fassent 13… Nous avons échangé notre sang. Nous sommes liés à la vie à la mort.

 

-       Vous vous êtes mariés en 1951, il y a un an. Cette même année vous avez tourné Anne-et-Gerard.jpg

FANFAN LA TULIPE, qui vous a rendu célèbre dans le monde entier.

-       Oui. Anne m’a porté chance.

-        Votre partenaire était Gina Lollobrigida… une bombe sexuelle, non ?

-       Une très bonne actrice, oui.

 

-       Quand on a été le Prince de Hombourg et le Cid, la vie quotidienne doit  paraître insipide, parfois ?

-       Insipide ?   Ah non, tellement plus « vivable » !  Je ne joue presque que des personnages marqués par un destin funeste, qui se débattent  dans des drames sans issue… La vie quotidienne est un paradis terrestre  !

-       Les femmes que vous aimez sur scène sont irrésistibles, sublimes, autrement séduisantes que dans la vie…

-       Oui, elles ont le vice en elles, la jalousie, la cruauté.  Autre chose, en effet, que celles qui m’entourent dans la vie !

-        

 

-        Votre dernière émotion de théâtre ?

-       Me retrouver sur scène face à mon maître Jean Vilar, dans le Cid. Il jouait don Diègue, et soudain je voyais en lui mon ennemi, un autre homme, lui si tendre…

-       Et hier, lors de la première représentation de Lorenzaccio, qu’avez-vous ressenti ?

-       Oh, une multitude d’émotions, que je vais retrouver tout-à-l’heure  !   D’abord, l’excitation d’être le premier interprète masculin de ce rôle sublime… Je viens après Sarah Bernhard suivie d’autres actrices… vous imaginez ?

-       C’était comme si aucun comédien ne se sentait assez viril pour rivaliser avec la grande Sarah !!!! (Il rit).

-       Jean Vilar joue-t-il dans Lorenzaccio ?

-       Non, mais je suis en parfaite osmose avec Daniel Ivernel qui joue le duc,  et surtout avec Charles Denner, un Giomo magnifique.

-        

-       Gérard Philipe, quel est votre pire souvenir de théâtre ?

Il ne réfléchit pas longtemps, son visage s’assombrit.  Il but la dernière gorgée de son thé glacé.

-       Caligula en 1945.  On m’annonce que mon père emprisonné à Grasse et condamné à mort, s’est évadé.  Son existence  se dissociait soudain de la mienne pour devenir un cheminement solitaire  où je ne pouvais intervenir en rien.  Mon père était collaborateur, j’étais résistant. Au-delà de nos civergences politiques, il restait mon père et l’idée de sa mort m’obsédait.  Jouer chaque soir le rôle de ce roi embourbé dans sa révolte était une torture.

-       En vous choisissnt pour ce rôle, Camus avait fait  une erreur de casting !

-       Un contre-emploi, en tout cas.  Le démon qui est en moi a dû être convaincant car la pièce a eu un grand succès.

 

Nous regardons autour de nous.  Les gens peu à peu quittent leurs tables sur la place de l’Horloge et se dirigent vers le Palais des Papes.  Gérard Philipe se lève.

-       Je suis de la première scène.  Il faut que j’y aille…`cour-d-honneur.jpg

je le suis, nous marchons vite à travers la foule.

-        

-        

-       Vous aimeriez mourir en scène ?

-       C’est mon vœu le plus cher.  D’ailleurs je désire être inhumé dans mon costume du Cid.

-       Nous n’avons pas parlé de cinéma ?

-        Ce sont deux mondes différents.  Sur une scène, je connais l’état second, l’euphorie du dédoublement.  Au cinéma je suis happé par une mécanique endiablée, c’est exaltant, je ne maîtrise rien du tout.

-       Vous avez des projets de tournage ?

-       Oui, un film avec Yves Allégret, « Les Orgueilleux », dans lequel je jouerai un médecin alcoolique… encore un contre-emploi   !

-       Votre partenaire féminine ?

-        Michèle Morgan… le feu sous la glace, dit-on !

-        etoile-filante.jpg

Je sens qu’il n’est plus avec moi. Il glisse, rapide, le regard fixé sur la porte monumentale qui commence à avaler les fidèles.

Je le perd de vue.

 Il disparut dans la pénombre du cloître.

 Six ans plus tard il reviendra en Avignon pour jouer encore une fois LORENZACCIO.  Ce sera la derière.  L’année suivante l’étoile s’éteint.

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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 14:26

 

 

sagan-assise.jpg FRANCOISE  SAGAN, UN CERTAIN DETACHEMENT;

 

Nous marchons sur le trottoir des Champs-Elysées après la projection du film de Diane KURIS, « Sagan ».  Nous sommes début juin, la nuit est tiède, Elle porte une jupe de fine laine camel et un chemisier en soie noir à pois blancs.

Elle marche vite, légèrement voûtée, elle tousse par moments.  je demande :

 

 

-  Vous avez aimé le film ?

-  Oui, beaucoup.  J’ai pleuré.  Ca s’est passé exactement comme ça.  A part certains de mes proches que je n’ai pas reconnu,  qui n’ont pas eu ma chance : Testud c’était moi. J’étais sur le tournage,  vous savez.  Je la regardais, je me voyais, je revivais tout…         Ma vie a pris un mauvais tournant très vite… C’est ce maudit accident.  Si je n’avais pas eu cet accident, je n’aurais jamais connu la drogue… Quoique. Mon frère Jacques m’a bien ouvert la voie lui aussi.  Bref.

-   Et tout cet argent… tout d’un coup…

-   Oui.   Heureusement, j’ai tout dépensé, je n’ai rien gardé, rien.   A la fin je n’avais plus rien, ils m’avaient pris mon chéquier et pourtant le fisc me poursuivait encore, je n’en  dormais plus... Ca on ne le voit pas dans le film.

 

-    « Sagan ».   Pourquoi n’avoir pas écrit sous votre vrai nom ?

-    Mon père a refusé.  Quand « Bonjour Tristesse » a été accepté par Julliard, il fallait se décider.  Pour mon père ce livre était une ineptie. Il ne se doutait pas du ramdam qui allait suivre … (elle rit)

-    Et… Sagan, pourquoi ?

-    C’est le nom d’un personnage de Proust,Hélie de Talleyrant, prince de

      Sagan.

-     Rien que ça !

-     Et oui.

-     Vous avez même écrit votre épitaphe avec ce nom-là,  et non avec Quoirez, votre vrai nom c’est étrange !

-    Ben oui, ma vie, mes scandales, mes livres, c’est Sagan, pas Quoirez.

     Quoirez c’est moi petite fille, garçon manqué, heureuse, insouciante…

      C’est mon au-delà, c’est moi maintenant.

 

-   Où  aimeriez-vous souper ce soir ?

-    A la Closerie des Lilas.   Cela me rappellerait mes déjeûners avec Sartre,

    ce qu’on pouvait rire !  Le soir, il y a un pianiste qui joue du Bill Evans… Pour moi la Closerie c’est un endroit emblématique, c’est le Paris éternel.

 

-   A quel moment avez-vous été le plus heureuse ?sagan-1955.jpg

     Je ne sais plus.  C’est loin, j’ai été souvent heureuse, la plupart du temps

 en fait, A cause d’un petit livre, j’ai connu tous les bonheurs fugaces du luxe, Monte-Carlo, les boites de nuits, le champagne, Deauville, les belles voitures…

Elle s’arrête, les yeux fixés sur l’obélisque au loin.

« Tout ça m’est arrivé sur un plateau et je trouvais ça normal… et sans m’en rendre compte, avec les années, ça s’est gâté, j’étais sur la pente descendante et je ne m’en rendais même pas compte. Je ne souffrais pas encore.  Le malheur le vrai, je l’ai connu quand Peggy  m’a quittée… Là, plus question de rigoler, j’étais paumée. Il ne me restait plus que les substances…

Vous avez vu, dans le film ? La scène de la mort de Peggy ?  Bouleversante Jeanne Balibar. C’était du vrai malheur, je vous jure.

Mais avant, pendant trente ans, oui j’ai été heureuse souvent. »

Elle reprend sa marche, plus lentement, avec un certain sourire aux lèvres.eggy-Roche.jpg

 

 

 

 

-   Vous estimez que vous avez fait de la bonne littérature ?

-    Ecoutez, c’est Mauriac qui l’a dit, à la une du Figaro :  « des qualités littéraires in-dis-cu-ta-bles, dès la première page. » Il parlait de Bonjour Tristesse, bien sûr.  Ensuite… des hauts et des bas… Un succès, un flop, un succès, un flop.   Comme  Duras.

-   A votre avis, pourquoi  « Bonjour Tristesse »  a-t-il fait scandale ?

-   C’était moi le scandale. Dans tous mes livres ils m’ont vue moi, mes

    voitures, mes frasques… Je m’en foutais à l’époque.

 

- Quel est l’homme que vous avez le plus aimé ?

- Dites-donc, c’est indiscret, ça.  C’est François Mitterrand, là !

-  C’est impossible.  C’était un grand esprit avec un tout petit coeur.

- Vous avez raison. Non, je crois que c’est le metteur en scène Zéfirelli.

-   Et Johnny Hallyday ?  Vous lui avez écrit une chanson !

-   Un être archangélique.  Mais moi, je n’étais pas assez belle pour lui.

J’ai laissé tomber la première.

 

-  Parmi tous les êtres exceptionnels que vous avez rencontrés, en est-il un

qui émerge, plus inoubliable que les autres ?

-   Yves Saint-Laurent.  Mon frère en solitude, mon frère en paradis artificiels, un être é la fois désincarné et sensuel, follement coureur.  Une nuit, au Sept,

je l’ai vu obliger un des serveurs à partir avec lui… On ne lui résistait pas. C’était un Prince.  Un prince des habité par le génie, un artiste qui a bouleversé les codes de l’élégance.

 

- Vous avez un regret ?

-  Non.  Ca ne sert à rien.  On ne pourrait pas s’arrêter là, et boire un verre ?

 

Je la vois s’engouffrer dans la porte à tambour de la brasserie, je prends le tour suivant, le tambour n’en finit pas de tourner, je trouve enfin la sortie et je La cherche, Elle a disparu, Elle n’est plus là.  Je m’assied à une table, sachant  très bien qu’elle avait dit ça comme ça, des paroles en l’air, pour faire une fin.  Je lève la tête, l’énorme lustre de cristal se balance doucement, sans raison.Ange.jpg

 

 

J’ai relu les premières lignes de cette première page de « Bonjour Tristesse », au mérite littéraire « indiscutable » :

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent,

j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.  C’est un

sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte, alors que la

tristesse m’a toujours paru honorable. »

 

En effet, c’est un sommet, une musique comme une cantate de JS Bach.  Qui écrit encore comme ça ? Personne.

 

Et son épitaphe au petit cimetière de Seuzac, près de Cajarc où elle est née :

« Sagan Françoise. Fit son apparition en 1954 avec un mince roman « Bonjour Tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »

 

J’aurais aimé la connaître. Nous aurions fait une paire de cancres.  Elle célèbre, moi inconnue, on en était au même point.  Quelle différence ?

 

« 

 

 

 

 

 

-  

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27 décembre 2010 1 27 /12 /décembre /2010 15:47

 

JEAN  ROCHEFORT,  CRIN BLANC !  493225-jean-rochefort-au-17e-trophee-epona-637x0-2.jpg

 

   Lyon, hôtel de la Tour Rose, dans un coin de l’immense bar. 

Jean Rochefort est attendu par le comité d’accueil de l’Institut Lumière

où il doit participer à un hommage à Bertrand Tavernier.  

Au cours de notre entretien, un chasseur vient lui remettre un pli qu’une inconnue

 a déposé pour lui à la conciergerie.

C’est une lourde enveloppe que Jean Rochefort rend au chasseur en lui demandantle Bar Tour Rose

de le faire porter dans sa  chambre.   Il  grommelle :

*  Encore un manuscrit.  S’ils pouvaient, ils viendraient me poursuivre dans les toilettes pour me déposer leur prose en mains propres… enfin presque propres, à cet endroit-là…

*    Allez-vous lire celui-ci ?

*   Qu’est-ce que vous croyez… Je suis coincé à ce colloque jusqu’à minuit passé, je m’écroule sur mon lit, je m’endors, et j’ai un TGV demain matin  à huit heures.

*    Alors qu’allez-vous faire de ce manuscrit ?

*    Je vais le laisser sur la table de nuit pour le prochain client, il aura le

      choix entre la Bible et ce texte inédit.

*    Vous passez peut-être à côté d’un chef-d’œuvre ?

*    Ben oui, mon cher il faut savoir prendre des risques dans la vie.

*     Et cet auteur qui va  vivre dans l’espoir que vous l’appeliez un jour…

*     Bon, vous voulez me faire pleurer, vous ?   Son texte, il a dû le déposer

       chez une dizaine de confrères, sur le tas il y en aura un qui plongera.

       Si ça se trouve, il sera beaucoup plus intéressant que moi, qui suis

      sur la pente descendante.

*    Bien, reprenons, si vous voulez bien, notre entretien…

*    Ouiii ?

 

Tout  « descendant » qu’il est, Rochefort a encore l’œil qui frise.  Il me

regarde avec une malice un peu provocante, et attend  la question

suivante.

 

*  Jean Rochefort, quel est votre plus mauvais souvenir de tournage ?fantome-de-la-liberte-06-m.jpg

*   J’en ai plusieurs, mais celui qui ne risque pas de faire de la peine au

      metteur en scène puisqu’il est mort, c’est le souvenir du Fantôme  de la 

       Liberté, de Bunuel.  Une torture.  Des heures cloîtré dans une loge

       inconfortable en compagnie des trois autres acteurs de la scène,

       abandonnés grelottants, assoiffés, sans une indication, pour être

       ensuite brusquement traînés sur le plateau et se voir attribuer des

       places marquées à la craie sur le sol… sans un mot du réalisateur Seyrig Rochefort001sur

       nos rôles… Il faut dire qu’il était déjà très, très handicapé.Mais enfin on délègue !  On délègue !  Non ?

*    Oui oui..   Quelle est  la partenaire qui vous a le plus ému ?

*     C’est Delphine Seyrig, au théâtre.  Son souvenir m’émeut encore.

*     Sa beauté ou son talent ?

*     Sa voix.   Je croyais détenir le pompon de la voix - si on peut dire… Mais sa  voix à elle….une banderille !   Une estocade !

*     A propos d’estocade….

*     Vous allez me demander si j’aime la corrida ?

*     Non.

*     J’aime mieux ça.  Je vous aurais giflé, mon vieux.

 

 

 

 

*     Non, j’allais vous demander si vous vous souvenez de votre 

      premier amour ?

*   Bel à propos !  Oui oui,  elle s’appelait Blandice, c’était une jument blonde que je montais en dehors des heures de tournage, à Rochefort2

Rio de Janeiro.

 

*    Quel  est votre acteur favori ?

*    Fernandel.

 

*    Quel est votre héros  favori dans la littérature ?

*   C’était don Quichotte, avant qu’il ne me porte malheur !  J’allais enfin  réaliser mon rêve, incarner ce personnage hors du commun, lorsque le tournage fut interrompu dans le chaos.  Et moi, blessé,  privé de cheval  pendant des années… (il sanglote).

*   Hum… excusez-moi.   Et dans la vie réelle ?

*   Bartabas.

*    Que  portez-vous de préférence lorsque vous sortez ?

*    Des sabots.

*    Comment aimeriez-vous qu’on vous définisse ?

*    Comme quelqu’un de très chevaleresque.

 

NDLR :  les anecdotes  concernant le manuscrit déposé à l’hôtel et le tournage du Fantôme de la Liberté ont été vécues en leur temps  par l’auteur.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 17:38

 

 

  KARL-NOW.jpgKARL LAGERFELD,   ENFIN SEUL

 

Karl Lagerfeld m’a donné rendez-vous au Jardin des Tuileries,  en face de la statue de Coustou « Apollon pousuivant Daphné. C’est un endroit tranquille et

charmant, où le couturier vient volontiers chercher l’inspiration.

Tout près de son atelier de la rue Cambon, il vient en voisin, tout comme Coco Chanel qui calmait ses nerfs au sein  de cette enclave bucolique.

Il est 18h pile, Karl Lagerfeld toujours ponctuel arrive, figure emblématique,

immuable depuis sa cure d’amincissement : costume noir, col montant comme une minerve, lunettes noires.  Majestueux mais souriant, distant mais affable.

 

¨     Karl Lagerfeld, ne vous sentez-vous pas un peu seul, depuis la mort

d’Yves Saint-Laurent ?

¨     Non, pas du tout, pourquoi me sentirais-je seul ?  J’ai attendu ce moment pendant des années…

¨     Vous étiez pourtant deux amis très proches ?

¨     Au début, oui, il y a si longtemps…  Mais sa gloire nous a séparés très vite.

¨     Elle l’a tué, et vous êtes vivant…

¨     Oui, je dois m’estimer le plus heureux des deux…

¨     Vous donnez aujourd’hui l’image d’un homme accompli, sérieux et … rangé.  En a-t-il toujours été ainsi ?

¨     Sérieux, je l’ai toujours été.  Rangé… c’est une autre histoire. Dans ma jeuKARLnesse j’étais entouré d’une bande de fous qui semaient le scandale autour de moi, et cela m’amusait.

¨     Les Américains ?

¨     Oui, les Américains, la bande à Andy Wharol, tout ça… J'étais jeune 


¨     Saint-Laurent faisait-il partie de cette joyeuse bande ?

¨     Ah non !  Pas du tout !  Lui, il avait la sienne.  On se croisait parfois au Sept ou à la Coupole, ça créait des tensions sous-jacentes  presque shakespeariennes… Il y avait des jeux de provocation, des trahisons…

 

Soudain il semble rêveur à l’évocation de cette époque lointaine. Il poursuit :

¨     Au fond, s’il n’y avait pas eu cette faune libertine autour de nous, Yves et moi aurions pu rester complices, rire de nos destins si dissemblables… relativiser…

Il fait une pause, puis reprend sur un ton amer :

¨     Pourtant il m’a trahi.

¨     Trahi ?   Professionnellement ?

¨     Non. 

Il fit un geste de la main, pour écarter le sujet.     Karl001.jpg

¨     Avez-vous un « bon ange » ?

¨     (Il sourit)  Vous voulez dire : « un Pierre Bergé » ? Non, non, je suis seul, tout seul à travailler. Mon bon ange n’est plus de ce monde, c’est Mademoiselle Chanel.

¨     Elle vous inspire ?

¨     On peut dire ça comme ça. En réalité, je ne fais que la copier.

¨     N’avez-vous pas envie d’avoir une maison de couture à votre nom ?

¨     Je crois que cette époque est révolue.   Voyez les créateurs qui marchent : Galliano, Mark Jacob, Nicolas Ghesquière… ils s’effacent.  Leur mode appartient à une maison qui ne leur appartient pas.

¨     Quel est votre bien le plus précieux ?

¨     Ma curiosité.

¨     Quelle est votre raison de vivre ?

¨     L’argent.

¨     Et l’amour ?

¨     Je suis l’homme d’un seul amour.  Il est mort et depuis je n’aime plus.

Il se lève.  Le soleil sur son visage a fait couler un peu de fond de teint sur ses tempes.  Il s’éponge avec un mouchoir de soie blanche.

Son regard très lointain, qu’il s’obstine à cacher,  m’a lancé un éclair d’acier.

 

¨     Je dois rentrer.

 Il  s’éloigne, droit comme un i, d’un pas  dansant sur ses hauts  talons.  Il a soixante-dix-sept ans.

 Le soir-même, je reverrai Karl Lagerfeld bien après minuit, à sa table du Flore, seul.  Il boit du Coca.   Derrière ses lunettes noire son regard est fixé sur la porte d’entrée.  Il guette chaque   nouvel arrivant il guette celui qui ne viendra plus.

 La Jaguar bleue est devant la porte, moteur tournant.  Bientôf  les passants le verront sortir sans hâte et s’engouffrer à l’intérieur.

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 21:46

  belle-Diana.jpgLADY  DIANA  SPENCER  ou  L'AMOUR PUNI

 

 

31 août 1997.  Le bar Hemingway de l’hôtel Ritz à Paris.

Lady Di attend, assise dans l’un des fauteuils proches du bar.  Elle est seule.

Elle est rayonnante, bronzée dans un tailleur bleu ciel.

Elle refuse l’interview mais accepte le questionnaire de Proust, cela l’amuse.

Elle prévient : « Je serai obligée d’interrompre l’entretien dès que Dodi al

Fayed  viendra me chercher… Sorry ! »   Sourire.  Un sourire d’ange.

 

--  Quelle qualité préférez-vous chez un homme  ?prince-charles.jpg

  • L’humour, je crois.

 

 

  • Et chez une femme ?
  • L’indulgence.
  • Chez vos amis ?
  • Oh mes amis ?  Ils sont si différents... Leur qualité commune,
  • c'est justement le don de l'amitié !
  • Quel est votre principal défaut ?
  • Pendant des années, ce fut une timidité maladive.  Aujourd’hui j’ai le

défaut  de  me rebeller  trop souvent.

  • Quel est votre rêve de bonheur ?
  • (Elle sourit)   Vivre l’instant présent.  Celui que je vis en ce moment,

par exemple.

  • Quel serait votre plus grand malheur ?
  • Mourir avant d’avoir vu les enfants de mes fils.
  • Quel est le plus grand personnage que vous ayez rencontré ?diana_aids.jpg
  • Mère Teresa, et pourtant elle m’arrivait à la taille ! 

  • Vous souvenez-vous de votre acte le plus courageux ? 
  • Oui… lorsque j’ai serré  la main d’un malade du sida. C'était en 1985 et à cette époquepersonne n'osait les toucher, on disait que c'était transmissible par le contact...

 

 

  • Quel est votre souhait pour l’humanité ?
  • Que l’amour règne entre les hommes… ça n’arrivera jamais !
  • Quel don de la nature regrettez-vous de ne pas avoir ?
  • L’anonymat.
  • A quel moment avez-vous éprouvé une pure « joie de vivre » ?John_Travolta_and_PrincTravolta.jpg

 

  • (Elle sourit, rêveuse)  Lorsque j’ai dansé avec John Travolta, à la Maison  Blanche, il y a plus de dix ans… Quel danseur électrisant !

 

 

  •  Comment aimeriez-vous mourir ?
  • (Elle éclate de rire)  Oh my god… dans les bras de mon amant !

 

 

Momhammed Al Fayed entra à ce moment dans le bar.  Elle ramassa son sac et alla vers lui, pleine d’une sérénité prémonitoire.

vol de l'ange

  • La Mercedes est  là, dut-il,  come on my dear. 

 

 

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9 décembre 2010 4 09 /12 /décembre /2010 22:07

 

ALBERT  CAMUS,  LE DON JUAN HUMANISTE.CAMUS.jpg

 

Affiche4  février  1959.  Le foyer du Théâtre Antoine à Paris, durant l’un des deux entractes de la pièce LES POSSÉDÉS d’Albert Camus,  qui dure trois heures vingt-cinq

.

 

- Albert Camus, la salle est pleine et le public applaudit beaucoup.  Votre pièce LES POSSEDES est en train de faire un tabac. Que ressentez-vous ?

 

-  Je ne me fais pas d’illusion.  Nous sommes au tout début, la curiosité remplit la salle. Mais la pièce est trop longue, je le sais.  Les critiques sont très partagés.    On est loin du « tabac ».

-  Cette mise en scène vous a-t-elle enthousiasmé ou dépassé ?

 

-  Les deux. Les répétitions m’ont épuisé : depuis novembre 58, à  tâtonner sans cesse… Mais le travail des acteurs m’a émerveillé.  D’ailleurs, à la  fin, je ne les dirigeais plus, ils faisaient ce qu’ils  voulaient et c’était prodigieux.

 

-  Quel est votre endroit favori pour écrire ?

 

-  Mon bureau aux Editions Gallimard, où j’entends chanter les oiseaux dans

   la cour.  Et aussi, parfois, le salon de l’hôtel Montalembert, à deux enjambées.  On m’y laisse une paix royale.

 

-  Que répondez-vous lorsqu’on vous traite de  séducteur ?

 

-  Je remercie pour le compliment.

 

-   Quel est, pour vous, le mot qui définit le mieux notre société ?

 

-  Absurde.

 

-  Et  celui qui vous définit le mieux ?Casares.jpg

 

-  Révolté.

 

-  Révolté et séducteur, c’est un peu contradictoire, non ?

 

-  -  L’homme est fait de contradictions.  Non ?

 

-  Parmi toutes les femmes qui vous entourent, laquelle est pour vous la plus belle ?

-  Maria Casarès.

 

-  La plus touchante ?

-  Catherine Sellers qui joue Maria Lebiadkine dans la pièce.

 

-  La  plus indispensable ?

-  Micheline Rozan, mon agent très spécial.rozan-2-1.jpg

 

 

-  La    plus admirable ?

 

Francine.jpg

- Ma femme Francine.  Mais n’allez-vous me questionner que sur les femmes ?

 

Albert Camus allume une cigarette.  On fume encore dans le foyer des théâtres, en 1959.  Il ne s’impatiente pas, il sourit.

 

-  Quel est selon vous  l’homme - ou la femme ! -  qui a fait le plus pour l’humanité ?

 

-  Jésus.   Il a tenté de répandre  l’amour sur notre planète.  Hélas, il a échoué.

 

-  Votre prix Nobel vous a-t-il donné l’impression d’être utile à l’humanité ?

 

-  Non.  Mon prix Nobel n’a fait de moi qu’un écrivain  jalousé.

 

-  Vous êtes pessimiste ?

 

-  Non, réaliste.  Mais je ne perds jamais espoir.

 

-   Qu’y a -t-il de  beau en l’homme ?

 

-  La jeunesse. 

 

Les réponses arrivent, nettes, instantanément.  Autour de nous les spectateurs vont et viennent, impatients de regagner leur place.  On entend la sonnerie de fin d’entracte.   Camus éteint sa cigarette et me regarde.

 

- Vous êtes jeune, que vous importent  toutes ces vérités éphémères ?

 

-  Je les retrouverai plus tard, et je les lirai en pensant à vous.  Une dernière question : Albert Camus, comment aimeriez-vous mourir ?

 

-  Dans un accident de voiture, sur le coup, sans m'y attendre.

 

 

 

Il s’éloigna, je rangeai mes notes et revins lentement m’asseoir à l’orchestre.

Un an plus tard jour pour jour, il allait être exaucé.

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  • Miss Comédie
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir.

Albert Camus
 «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.»

Jean-Luc Godard :
« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. »

Marguerite Duras :
« Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir. Albert Camus «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.» Jean-Luc Godard : « Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. » Marguerite Duras : « Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »

Si vous aimez mon blog, vous aimerez mes livres:

- Sa lente traversée du mois d'aout

- Les bals de Douvres

- La dictée de Bunuel

- Collisions d'étoiles

Aux éditions le Manuscrit.

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