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28 avril 2014 1 28 /04 /avril /2014 17:22

 

 

  AVT_Patrick-Modiano_9958.jpgLA PARFUMERIE  DES ARTISTES

 

 

 

La photo représente l’enseigne d’un vieux magasin dans une rue de Montmartre,  La Parfumerie des Artistes. 

Au-dessus de l’enseigne, deux fenêtres aux volets ouverts.

Au-dessous de l’enseigne, la vitrine du magasin ne figure pas sur la photo. Peut-être le photographe n’a-t-il voulu saisir que le caractère naïf  de l’inscription aux lettres de couleurs vives ? 

 Rue-Lepic-.jpgCette photo doit dater de plusieurs années, la parfumerie a dû changer de nom aujourd’hui.

 .

  Mais les deux fenêtres closes éveillent l’attention  et la photo  prend soudain l’aspect d’une énigme.

Les rideaux tirés derrière les vitres semblent  faits d’un tissu lourd  d’un beau rouge sombre, du velours peut-être.

Les balcons  portent chacun des jardinières fleuries.

On en conclut que l’appartement qui se cache derrière ces fenêtres doit être confortable, sinon cossu. Bien sûr, ses dimensions doivent être modestes, si l’on considère la taille des fenêtres et leur position très basse, au-dessus du magasin. 

On  note encore que la photo a été prise de jour. Si les rideaux sont tirés, il faut croire que c’est  pour cacher quelque chose.  La parfumerie est-elle un lieu de rendez-vous ?  

L’occupant est-il parti précipitamment, en retard, sans prendre le temps de tirer les rideaux ?

Le local est-il fermé, à vendre, ainsi que l’habitation qui s’y rattache ? Pourquoi le photographe a-t-il fixé son objectif sur l’enseigne et non sur la vitrine du magasin ?

 

Le mystère appelle les suppositions,  toutes aussi plausibles. L’imagination élabore un scénario.

 

La femme qui habite cet appartement  a choisi ce quartier populeux de Paris pour échapper à son passé. C’est une bourgeoise des belles rues de la rive gauche.  Elle est partiee  en emportant avec elle  quelques meubles, quelques objets qui lui étaient précieux, comme ces rideaux de velours rouge.

 Elle a bâti tant bien que mal sa nouvelle existence entre ces quatre murs, elle ne s’y sent pas complètement installée, comme pour garder la liberté de revenir en arrière après une rupture brutale.

Elle s’efforce d’oublier pourquoi elle a voulu tourner la page. Elle se persuade que le renouveau est ici, dans ce quartier éloigné où rien ne vient lui rappeler son passé

.

Ce qu’elle aime à présent, c’est descendre l’escalier vermoulu qui mène à la parfumerie, et ouvrir la porte sur la rue, balayer le trottoir comme elle l’a vu faire aux boutiquiers voisins.

E t respirer les effluves des parfums mêlées, aligner les flacons, épousseter les présentoirs, se persuader qu’elle a trouvé là le but de sa vie.

 parfumerie2009-g.jpgElle parle avec ses clientes des progrès de la cosmétique, elle sait tout sur  les nouveaux produits, les nouvelles techniques.  Elle conseille avec tact, elle regarde attentivement les visages fanés qui cherchent la crème miracle, elle les aime, ces visages  qui ont été beaux, ces joues flêtries qui ont été fraîches et rebondies, ces cous fripés qui ont été graciles.  Elle est comme ces femmes. Personne n’échappe à la vieillesse mais certains la subissent  comme une tragédie et ces femmes-là ont droit à toute sa compassion.

 

Elle n’a pas choisi le nom de sa parfumerie. Elle est tombée dessus par hasard, c’est la main de son ange gardien qui l’a guidée jusque dans cette rue, devant  cet écriteau pendu à la vitre de la porte d’entrée : ‘’Pas-de-porte à vendre”.

La Parfumerie des Artistes était faite   pour elle.  Elle n’a même pas eu à la repeindre, les couleurs étaient encore fraîches.

 

Elle aime ce quartier vivant, bruyant. A midi elle ferme sa porte et part marcher au hasard. Elle sait qu’elle ne rencontrera personne de son ancienne vie.  C’est ce qu’elle voulait à tout prix, rester à Paris mais ne plus voir personne, tirer un trait. C’est fait.  Personne ne viendra la reconnaître ici, dans ces rues sales et sans charme.  Quelquefois elle a un coup au coeur, c’est plus fort qu’elle : un visage, un regard... C’est lui.  Mais non. Ce ne peut être lui.

 

 Elle sait bien pourquoi cette parfumerie s’appelle ainsi. C’est à cause de la proximité du théâtre du Tertre.  D’ailleurs,  plusieurs de ces actrices, avant de s’installer dans leur loge, viennent chercher un produit qui leur manque. Des comédiennes de second plan, sans rien de l’éclat d’une vedette.  Mais allez les voir sur scène, et vous serez surpris.  Elles sont métamorphosées, sublimées. De vraies stars.

Un soir elle a remonté la rue Lepic et a pris une place au théâtre du Tertre. On jouait une pièce de Ghelderode, « Sortie  de l’Acteur ».  L’un des rôles féminins était tenu par une jeune femme  qui venait quelquefois lui acheter des produits de beauté.  Sa peau était très flêtrie.  Ce soir-là, elle la reconnut à peine. Elle avait un port de reine et son visage irradiait de présence.  Ah, la vie vous met de sales couleurs au visage. Le théâtre, il n’y a que ça de vrai.

C’était sa raison de vivre. 

 

Le théâtre, il vous prend et puis il vous jette. Un jour, ça ne marche plus. Il n’y a plus aucun rôle pour vous, vous arrivez toujours trop tard, ou trop tôt...  Le bureau du chômage devient votre refuge et ça, c’est mauvais signe.  C’est la descente aux enfers. On en remonte rarement.  Il vaut mieux rompre, vite, et chercher des parfumeries à vendre.

 -rideau-de-theatre-de-couleur-rouge.jpgLe soir, la femme n’a même pas à tirer les rideaux. Depuis qu’elle habite là, elle ne les a jamais ouverts. De son lit, elle  contemple  ce souvenir, le seul qui, bizarrement, l’apaise.  Elle vit dans une ombre perpétuelle mais cela ne la gêne pas.

  Un jour, peut-être, il lui viendra l’envie de faire entrer le soleil.

 

C’est une histoire qui se tient, oui tout à fait possible.   Et l’on pourrait en rester là, s’il n’y avait cette question, toujours la même :  qui a bien pu prendre cette photo, et pourquoi seulement l’enseigne et les deux fenêtres aux rideaux rouges  ? 

 

 

 

 

 Poudrier-.jpgMiss Comédie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 20:05

 

 

 

tgv_01.jpgHélène a pris place dans le TGV pour Paris.  Elle fulmine car elle est tombée sur une place isolée avec vis-à-vis, ce qu’elle redoute au-dela de tout.  Il faut prendre l’air absent, ignorer les bruits incongrus – toux, tapotements sur l’ordi, froissement des pages de journal déployées sous son nez, etc – impossible de croiser les jambes et éviter de heurter les pieds de son vis-à-vis pour ne pas semer le doute sur ses intentions si le vis-à-vis est du sexe opposé.

Hélène déplie sa tablette et y pose son iPhone et le ELLE  en priant pour que la place reste vide jusqu’au départ, ce qui voudrait dire jusqu’à l’arrivée.

  Elle se croyait sauvée lorsqu’un homme en costume gris fait irruption dans le wagon et après avoir vérifié le numéro de sa place, commence par enlever sa veste,  la plier soigneusement, la ranger au-dessus de son fauteuil, ouvrir sa tablette, y poser son cartable  et enfin prendre place sans même lui jeter un regard.

 

  C’est un beau mec élégant,  cartable Hermès, souliers cirés.  Elle est un peu soulagée.   En  même temps, vexée de n’avoir pas eu un signe de civilité, elle s’apprête à croiser ses jambes de façon discrète mais glamour lorsque le monsieur sort son portable.  Aïe !     Il ne se lève pas pour aller parler sur la plateforme.  il tapote un numéro et commence une conversation dont pas un mot n’échappera à Hélène. Ecoeurée, elle décroise les jambes et se plonge dans  le ELLE.

 

« Allo  Luc ?  Tiens, tu réponds ?

-       …

« …  dans le TGV je monte à Paris signer un marché.  Dis donc, je voulais te  demander…  Je dîne ce soir chez les Sanders… tu connais les Sanders ?

 

Hélène sursaute.  Elle aussi connaît les Sanders.  Même qu’elle dîne chez eux ce soir, elle aussi.  Quelle coïncidence. Elle dresse l’oreille.

«  Tu  sais qui ils ont invité ? Tu vas rire… Hélène Krall, la nouvelle directrice littéraire de Charing Cross Books.

-       -…

-       - Oui, c’est elle  qui a viré Joseph pour mettre  son mec à sa place.  Il paraît que c’est une tueuse.

 

Hélène croise ses jambes et les décroise mais il ne la regarde pas, il est  le nez à la vitre à regarder défiler le paysage pendant qu’il parle.

 

TGV-02.jpg-       Si elle est belle ?  Ca je sais pas, je te dirai demain.  Mais le bruit court qu’elle les tombe tous.  Mais moi tu comprends, je m’en fous qu’elle soit belle, je veux seulement venger mon copain Joseph.  Donc, j’ai un plan.

-       Il se met à chuchoter, Hélène comprend quand même l’essentiel du discours.

 

-       «  Non, mieux que ça : je vais la draguer.  Je vais lui proposer de la raccompagner chez elle, je ferai une halte au bar du Raphaël et là,  je lui parle d’un auteur très connu  qui signerait bien avec Charing Cross et je lui donne rendez-vous le lendemain pour le rencontrer.  … Quoi ?  Et bien, je n’irai pas au rendez-vous, évidemment !

-       - …

-       «  C’est gonflé  ?  Ben oui, c’est gonflé, mais c’est tout ce qu’elle mérite  !     Tu sais comment elle a fait virer Joseph ?  … Oui et bien, c’est pas mieux !

 

Hélène rugit intérieurement.  « Ce salaud de Joseph avait fait passer les ventes d’un jeune auteur sur le compte d’un de ses protégés, ni vu ni connu, il a fallu que je mette le nez dans les comptes pour le voir !

Il ne fallait pas qu’elle croise son regard.  Elle se cache derrière  le ELLE.    Elle enrage, à la fois de  dépit de se découvrir une image  si peu flatteuse, mais aussi d’impatience de se retrouver ce soir, chez les Sanders, face à face avec son futur dragueur.

Ah, il voulait la draguer ?  Il allait comprendre sa douleur.

 

Il y eut un éclat de rire et l’homme, apparemment très satisfait de son plan, éteignit son portable et ouvrit sa serviette pour y saisir un ordinateur qu’il déploya sur la tablette.  C’est à ce  moment-là qu’il s’aperçut de la présence d’Hélène et qu’il accusa le coup.

 

TGV-03.jpgHélène était canon.  Un visage félin aux yeux bleu transparent sous une cascade de cheveux blonds, un corps moulé dans un tailleur de créateur et des jambes qu’il avait bêtement ignorées durant le trajet.  Il adopta une attitude discrètement attentive,  un « pardon » en retirant son pied, un sourire charmeur réitéré chaque fois que leurs regard s se croisaient. Mais devant le visage fermé d’Hélène, il n’osa pas entamer le dialogue.

A la gare de Lyon, ils se  retrouvèrent dans la file des taxis.  Là,  il risqua le tout pour le tout.

-       Vous avez un plan pour ce soir ?  demanda-t-il sur le ton d’un guide touristique.

-       Non…  pas encore, répondit Hélène  qui comprit soudain le parti à tirer de la situation.

-       Ah… très bien, voulez-vous que l’on se retrouve quelque part ?   Mais je me présente : Edouard Bader…

-       Il lui tendait la main, elle la serra.

-       « Marie Dupont.   Elle lui sourit, il sentit une onde électrique lui parcourir le corps. II n’osait croire à une victoire aussi rapide et  eut un sourire ravageur alors qu’elle susurrait :

-       J’ai une envie folle d’aller voir le spectacle du Crazy…  Vous accepteriez de m’y emmener ?

-       Avec joie !  C’est une idée géniale !

Il avait déjà oublié son plan de vengeance. Celle fille était autrement passionnante.

-       - Le spectacle est à 2Oh 15,  retrouvons-nous chez Francis à 2O heures ?

-       - D’accord,  j’y serai.    A ce soir Marie.. !

-       - Ciao, à ce soir !

Ils s’engoufrèrent chacun dans leur taxi, sans même échanger leurs numéros de téléphone.

A dix-huit heures, les Sanders eurent un coup de fil  d’Edouard qui les priait de l’excuser, il avait un empêchement pour le  dîner.

A vingt heures pile, il commandait un scotch chez Francis.

A   vingt et une heure,après trois scotch et l’esprit embrumé,

furieux de n’avoir aucun moyen de joindre Marie,    il  demanda l’addition.  Puis il appela un taxi et à tout hasard,  fila chez les Sanders.

On venait juste de passer à table.

Les présentations furent rapides alors qu’on lui remettait son couvert. Il eut un haut le cœur lorsqu’on lui présenta Hélène Krall qui prit place exactement face à lui et dont le sourire carnassier  lui fit l’effet d’un soufflet.epees.jpg

 

-        

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14 avril 2014 1 14 /04 /avril /2014 12:06

 

 

 

 

Mapplethorpe1.jpgCette photo a été prise  en 1976 par un grand Photographe américain.

Il faut deviner qui sont ces deux garçons, pourquoi ils posent  ensemble et si possible, le nom du photographe. Fastoche !

 

 

 

Le mois dernier, plusieurs petits malins ont reconnu Audrey Hepburn et George Peppard échangeant ce  baiser  fougueux sous la pluie dans le film de Blake Edwards DIAMANTS SUR CANAPÉ.

Le nom du réalisateur a-t-il été modifié volontairement pour vous égarer ?   J’espérais que certains le souligneraient, mais finalement tout le monde est tombé dans le panneau.

A bientôt pour une nouvelle photo-mystère !

 

Miss Comédie

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7 avril 2014 1 07 /04 /avril /2014 15:57

 

 

 john_lennon_photo1.jpgDEDIE A  JOHN  LENNON    LE TRÉSOR DE L’HÔTEL DE CROISSIEU

 

EXT. JOUR

 

Vu de la rue, un édifice en travaux protégé par des palissades. C’est un hôtel particulier dont les vestiges XVIIIe  sont en cours de restauration. 

Le chantier fermé au public laisse entrevoir une cour pavée occupée par des engins, des outils, des tas de sable.

 

Une grosse Audi noire stoppe devant le chantier et se gare sur le trottoir.  En sort un homme en pardessus gris qui pénètre dans la cour par la porte réservée aux entreprises du bâtiment. 

Son assurance démontre qu’il est le propriétaire des lieux.

 

  IMAGE_2011_01_13_13291058.jpgEXT. JOUR

la cour de l’hôtel de Croissieu

 

On voit l’homme  traverser la cour tout en inspectant les alentours. Il redresse une brouette renversée, ramasse une canette vide, lève la tête vers les derniers étages avant de gravir les marches du perron et d’ouvrir la porte principale en cours de ponçage et de pénétrer dans l’hôtel.

 

INT. JOUR

 

Rez de chaussée de l’hôtel de Croissieu

A l’intérieur règne une demi-obscurité.  Les pas de l’homme glissent sur le plastique qui recouvre le parquet du hall, vaste espace vide sur lequel débouchent les galeries latérales, à droite et à gauche de  l’escalier monumental.

L’homme s’arrête au milieu du hall, surpris par une  musique stridente  provenant  des étages supérieurs.  Il reconnaît la chanson des Beatles « Yellow Submarine » montée à fond.

  Il va vers l’escalier et la caméra le suit tandis qu’il arrive au palier du premier étage et qu’il ouvre la porte de la première pièce.

 

INT. JOUR

 

Premier étage hôtel de Croissieu

 

 

 

 

La pièce est vide,  envahie par cette musique  endiablée.  L’homme fait le tour de la pièce sans pouvoir discerner l’origine de la musique, passe dans la pièce voisine où résonnent les mêmes rythmes  et s’aperçoit que chaque pièce de l’étage  est sonorisée de la même façon.

 Au bout d’un moment la musique se tait  puis égrène les premières notes de quelques autres chansons des Beatles, comme si quelqu’un recherchait un morceau précis sur un CD.

Cette fois, c’est la voix de John Lennon chantant « Imagine » qui résonne dans tout l’hôtel.

Le propriétaire  parcourt tout l’étage à la recherche de l’origine du bruit. Pas une âme ne se manifeste durant son inspection, le bâtiment semble absolument désert.

 

Au bout du couloir, un autre escalier s’envole vers le deuxième étage.   

Le propriétaire  emprunte cet escalier jusqu’au  deuxième palier.

 

INT. JOUR

 

Deuxième étage hôtel de Croissieu

Le couloir est plongé dans l’obscurité mais une lueur provenant de l’une des pièces attire l’attention de l’homme, qui marche dans sa direction.

Sur le pas de la porte, il s’arrête, interdit, tandis que la musique s’arrête brusquement.

 

INT. JOUR

L’appentis.

 

La pièce est exigüe, c’est un appentis où sont entassés des outils, des vêtements de travail, une petite table avec un réchaud à gaz butane, deux chaises, une échelle…

Assis par terre en tailleur, un homme en bleu de travail est en train de manger son casse-croûte.   Son visage est ridé, mal rasé, une casquette vissée sur le crâne.  A l’apparition du propriétaire il ne semble pas étonné et continue à manger sans dire un mot.

 

                                                LE PROPRIÉTAIRE 

                                                Bonjour !

                                                L’HOMME

                                                Bonjour. 

                                                LE PROPRIÉTAIRE

                                                C’est vous qui écoutiez la musique ?

                                                L’HOMME

                                                Non.

                                                LE PROPRIÉTAIRE

                                                Comment non ? C’est qui alors ?

                                                L’HOMME

                                                Personne.  Ils  sont tous partis.

                                                LE PROPRIÉTAIRE

                                                Et vous, vous restez là et vous…

                                                L’HOMME

                                                Je reste parce que j’habite là.  La musique me

                                                dérange pas.

                                                LE PROPRIÉTAIRE

                                                Vous habitez là ?

                                                L’HOMME

                                                Oui, c’est chez moi ici.  Je surveille les travaux.

                                                LE PROPRIÉTAIRE, désarçonné

                                                Ah.

                                                (un temps)

                                                Vous savez que la maison a été vendue…

                                                L’HOMME, ricane

                                             Ouais, ils disent ça.  Mais moi je voudrais bien savoir

                                              qui a acheté ça !

                                                LE PROPRIÉTAIRE

                                                 C’est moi.

 

L’homme considère le propriétaire, la fourchette en l’air, la tête levée pour l’examiner attentivement.

                                                L’HOMME

                                                Donc,  vous allez me virer.

                                                LE PROPRIETAIRE

                                                Je suis désolé, mais…

L’homme se lève péniblement, pose son assiette sur la table, époussette sa salopette, et se plante devant le propriétaire, qui le dépasse de deux têtes.

                                                L’HOMME

                                              Je partirai.  Mais je ne vous dirai pas où est le trésor.

                                            Moi seul, sais où se trouve le trésor dans cette maison.

                                                LE PROPRIETAIRE

                                                D’accord. Je crois en effet, qu’il vous faut

                                                partir.  D’ailleurs  vous ne devriez pas

                                                être là, le chantier est fermé pour le  week end.

 

 

Il tourne  les talons et repasse dans le couloir.  L’homme attrape son blouson, sa sacoche et lui emboîte le pas, descendant l’escalier derrière lui.  A cet instant, la chanson « Imagine » reprend, toujours aussi fort.

 

INT. JOUR

Le hall de l’hôtel de Croissieu

Les deux hommes se retrouvent dans le hall et s’arrêtent pour écouter.ange lumineu

Le propriétaire semble affolé.

 

                  LE PROPRIÉTAIRE

                  Mais enfin, il y a quelqu’un ici !  

                   L’HOMME, l’air goguenard

             Vous savez, John Lennon a passé la                    nuit  ici une semaine avant d’être  

             a ssassiné… Vous ne saviez  pas                 ça ?  Alors, la musique…

 

Il se dirige vers la porte et sort en faisant un grand signe de la main : 

 

                                                L’HOMME

                 Ciao ciao !  Bonne chance à l’hôtel de Croissieu !

 

Le propriétaire reste pétrifié alors que la chanson « Imagine » s’arrête pour enchaîner sur « Come Together » et puis le silence se fait définitivement.

 

Il hésite encore à sortir, regardant autour de lui. 

Son portable sonne.

 

                                                LE PROPRIÉTAIRE

Allo, oui, je viens de faire un tour.  Non, personne, à part un vieux cinglé qui traînait…

Comment ? … C’est l’acousticien ?  Mais pourquoi…  Ah bon !  Il installe la sonorisation

avant  l’arrivée des peintres, lundi…  oui, c’est normal… D’accord…   

                                                Attendez… je commence à comprendre…

Bon,  je vous retrouve lundi à la réunion de chantier OK ?

 

Il  remet le téléphone dans sa poche et s’assied sur les marches de l’escalier.  Il reste un moment à écouter le silence.   Pas un bruit, pas une musique ne retentit pendant qu’il fait le guet.  L’acousticien est seul détenteur de la télécommande, le trésor de l’hôtel de Croissieu.  Et en plus, il est fou. Fou de John Lennon.TELECOMMANDE.jpg

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31 mars 2014 1 31 /03 /mars /2014 20:38

 

...Twiggy-3.jpg Twiggy la brindille,  qui était de la partie.

 

 

 

SHOOTING  de choc

 

Nous sommes en 1966. Guy Bourdin est une icône de la photo de mode, on se l’arrache.  Ses reportages dans Vogue ou Harper’s Bazaar font sensation.  Et les annonceurs publicitaires qui font appel à son talent sont triés sur le volet.

 Pour les mannequins, travailler avec lui est un pic de carrière.

Ce jour-là, il y avait  un shooting pour une campagne de pub Charles Jourdan  dans un  appartement du boulevard Malesherbes à Paris.

L’Agence Catherine Harlé a recruté quatre cover-girls juniors choisies pour la minceur de leurs jambes.

Pas de séance maquillage, on ne verra pas leur visage. Pour les visages, Bourdin demande des tops.  Celles qui ont été convoquées aujourd’hui, bien que débutantes, l’intéressent car rien n’est plus difficile à photographier que des jambes : au développement   un mollet un tant soit peu galbé apparait toujours surdimensionné.

Les filles ont rendez-vous  dans un immeuble haussmanien d’allure bourgeoise – ce  qui les déroute quelque peu, mais chacune affiche un détachement de professionnelle lorsqu’elles se retrouvent sur le palier. On lit sur leur visage la même interrogation : est-ce ici qu’il habite ? 

 Un  jeune Asiate ébouriffé  les fait entrer et les  conduit dans le « bureau » de Guy Bourdin, lequel  est en train de téléphoner.

Plantées là, muettes, elles contemplent la star.

 guy-bourdin-self-portrait-vogue-paris-march-1965.jpgGuy Bourdin est jeune, silouhette menue et visage lisse, il est vêtu d’un pantalon de velours et d’un gilet noir sur une chemise blanche.  Clean

Il les regarde l’une après l’autre et leur demande de se présenter tout en vérifiant  sur un cahier qu’il n’y a pas d’erreur – l’homme est minutieux et tâtillon, semble-t-il.

Les filles sont impressionnées, légèrement inquiètes.

-      Vous avez bien apporté un costume de bain ? demande Guy Bourdin d’une voix douce.

Quatre « oui » murmurés d’une seule voix tremblante lui répondent.

-      Jimmy va vous montrer le vestiaire.

-       L’assistant  japonais, visage hermétiquement fermé, les guide vers une pièce meublée de  chaises pour déposer leurs  vêtements et se mettre en tenue.

 

Tout en procédant à leur  déshabillage les filles se détendent un peu. Finalement, tout ça c’est de la rigolade, pensent-elles, à cet instant tout baigne encore dans l’huile, elles vont « travailler avec Guy Bourdin », la classe.  Puis, très vite, l’assistant revient les chercher.

 

Guy Bourdin s’active sur le plateau, une immense pièce nue  au parquet et moulures du siècle dernier qui devait être un salon et qui donne sur le boulevard.   On a voilé les fenêtres de tissu noir.  Des échafaudages vont d’un mur à l’autre comme s’il s’agissait de  repeindre les murs.

Comme pour marquer le début de la séance,  une musique résonne  brusquement,   assourdissante.   Guy Bourdin   ne travaille que dans des ambiances sonores déchainées ou psychédéliques.  Ca évite la conversation.

.

Il s’approche et  dévisage ses modèles ou plutôt dévisage leurs jambes très attentivement, puis entreprend de les diriger, l’une après l’autre, vers leur perchoir.


 

Elles comprennent alors en même temps le but du jeu : elles vont donc  passer quatre heures sur l’un des deux échafaudages, soit les jambes pendantes sur celui du haut, soit les jambes en l’air sur celui du bas, car l’idée est de faire croiser les modèles.

Une fois la pose prise, interdiction de bouger d’un millimètre.  Après chaque shoot, on change de souliers et de position.  Il y a cinquante paires d’escarpins à photographier. 

Dans la tête de chacune des cover-girls s’insinue une sinistre mélopée : « Nous sommes des mannequins de cire articulés, des marionnettes sans visage, des pantins sans âme…’

  S’il le pouvait, le maître manipulerait leurs mollets à sa guise, mais il n’ose pas.  Simplement il prend l’air très las lorsqu’une fille n’arrive pas à dévisser sa cheville pour lui faire prendre un angle de 90°.   Et surtout, lorsqu’elle ne garde pas la pose : ça le rend fou, elles le voient bien et cela les déstabilise encore davantage.

Au bout de quelques heures,  Il y a de la rébellion dans l’air.  L’ambiance est hyper-tendue.   

  guy-bourdin5.jpgLe « clic-clac » du Hasselblad leur devient insupportable.

Guy Bourdin se résigne à faire un break. Il dit quelque chose en Anglais à l’assistant et part au fond de l’appartement où se trouve son labo.

  L’assistant  fait signe aux filles qu’elles  peuvent descendre des perchoirs  et se détendre.

Groupées autour du distributeur de coca, elles se désaltèrent en silence. La fatigue et le désappointement se lisent sur leur visage.   La musique s’est tue elle aussi.

La pause dure à peine un quart d’heure et Guy Bouin réapparait .

-      Ca va ? demande-t-il avec un sourire sans joie.

Sans attendre de réponse il leur demande  de bien vouloir reprendre le travail.

Et c’est reparti pour deux heures avec maintenant  la musique de Ravi Shankar. Mais les filles sont à cran,  heureusement que leurs visages sont hors champ.  Elles se sentent  comme des poupées désarticulées, des singes savants, des objets, humiliées, désincarnées, dépersonnalisées.

Est-il possible que le résultat de ce travail ne porte pas les traces de la douleur des modèles ?  Et si les filles avaient pleuré, défigurées par la fatigue, la photo aurait-elles montré seulement  l’harmonie et l’équilibre de leurs paires de jambes dissociées de leur corps ?

 

Guy Bourdin était-il conscient de cette absurdité ?

 

A la fin de la séance, une fois rhabillées,  les filles ont vu Guy Bourdin s’approcher et leur tendre la main. Son visage avait une expression indéfinissable qui n’était pas de la satisfaction mais une sorte de tristesse.  Pourtant il leur dit doucement une phrase étonnante : « Vous avez été formidables, je vous remercie. »

Et chacune d’elles,  arrivée au bout de cette expérience exaltante, une fois digérée l’énormité de la déception,  s’est sentie envahie d’un sentiment de culpabilité.  Le comble !  Le soir dans leur lit, une petite voix se mit à résonner dans leur tête : tu l’as voulu ? Tu l’as eu !Hasselblad-501CM-avec-Carl-Zeiss-Planar-80mm-C-T-f2.8.jpg

 

 

 

 

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23 mars 2014 7 23 /03 /mars /2014 14:38

 

 

 

 

 

  BAISER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce baiser mythique s’est échangé

dans un film de Edward Blake

sorti en 1961.

Qui sont ces  tourtereaux ?

Réponse le mois prochain.

A bientôt !

Miss Comédie

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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 18:07

 

 

 nathalie-sarraute.jpgComment   se brouiller   pour  un  oui  ou  pour u n nom…

 

Deux filles  à la terrasse d’un café.  Une  brune et une blonde,  papotent amicalement en buvant un coca.

 

 

LA BLONDE

Hier  soir j’ai revu LE MEPRIS en DvD.  Quel film ! Il n’a pas pris une ride.  Brigitte Bardot est fabuleuse.

LA BRUNE

C’est là, où elle  essaye  une perruque brune ? BB-Mepris.jpg

LA BLONDE

Oui. Ca lui va super bien. Mais en plus, elle est drôle, légère, elle a l’air de se balader dans ce film comme dans la vie…

LA BRUNE

je croyais que tu n’aimes pas Brigitte Bardot ?

LA BLONDE

Où tu as pris  ça ?  J’adore Brigitte Bardot !

LA BRUNE

Ah ?  Je croyais…

LA BLONDE

C’est Marylin Monroe, que je n’aime pas.

LA BRUNE

Brigitte Bardot et Marylin Monroe, même combat,  le même genre d’actrices…

LA BLONDE, indignée

Quoi ?  Pas du tout !

LA BRUNE

Deux bombes sexuelles   avec un petit pois dans la tête !

LA BLONDE, d’un ton aigre

Un petit pois dans la tête ç’est valable pour Marylin, mais Bardot, je te demande pardon, c’est une futée, très intelligente, Bardot, très fine… Elle JOUE les niaises, elle n’est pas niaise.

LA BRUNE

Marylin c’est pareil. Elle joue les niaises à la perfection.Marilyn-Monroe-007.jpg

LA BLONDE,  hausse les épaules

Mais elle, elle l’est ! Et en plus, elle est désaxée. C’est connu.  Bardot, elle, a la tête sur les épaules, tout le monde sait ça.

 

Un silence. Elles boivent une gorgée de coca.

LA BRUNE

Pourquoi tu es désagréable ?

LA BLONDE

Moi, désagréable ?

LA BRUNE

Oui, très désagréable. Qu’est-ce que je t’ai fait ?

LA BLONDE

Mais rien !  Simplement tu me dis que Marylin…

LA BRUNE

Et alors, j’ai pas le droit d’aimer Marylin Monroe ?

LA BLONDE

 

Si, mais tu la compares à Brigitte Bardot, c’est inepte !

LA BRUNE

Ca veut dire que tu juges Bardot au-dessus de Marylin, de quel droit ?

LA BLONDE

Du droit que c’est ce que je pense.

LA BRUNE

Est-ce que tu détiens la vérité ?

LA BLONDE

Cette fois c’est toi qui es désagréable, non ?

LA BRUNE

Je remets les choses à leur place. Tu m’as agressée à tort.

LA BLONDE

Je t’ai agressée ? 

 

 

LA BRUNE

En bavant sur Marylin Monroe, tu avais l’air de me dire que je n’avais aucun goût, que je n’y connaissais rien, tu crois que je n’ai pas compris ?

LA BLONDE

 

Tu es parano à un point !

LA BRUNE

 

Disons que je suis parano  et que toi tu es juste mégalo.

LA BLONDE, faisant signe au serveur

Garçon ! 

Elles se lèvent tandis que le serveur tend l’addition.

Elles sortent chacune leur porte-monnaie de leur sac et posent leur écot sur la table.

LA BRUNE

Au fait, samedi j’ai un truc qui me tombe dessus, je ne serai pas là pour ton anniversaire… ça t’embêtes pas trop ?

LA BLONDE

Non, non, au contraire… Allez salut !

LA BRUNE

Salut.

Elles partent chacune de leur côté. fDOS-A-DOS.jpg

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 17:48

V

 

 

 

  TIIPPI-HEDREN.pngDEDIE A TIPPI  HEDREN, petit thriller qu’aurait pu tourner l’héroïne des « OISEAUX » de Hitchcock.

 

 Une chambre, fenêtre grande ouverte, au 19ème étage d’une tour à Boulogne-Billancourt.

C’est l’été, mais le soleil ne s’est pas encore levé.  Le jour qui pointe est presque hivernal.

Marie regarde les nuages lourds de pluie qui encombrent le ciel au-dessus d’une ville prostrée dans un refus de s’éveiller.

De cette fenêtre en plein ciel, elle domine Paris.  Parfois elle s’imagine que d’un geste, d’un regard même, elle pourrait commander les mouvements de la ville.

Marie est heureuse au sommet de sa tour.

 

 

  TOUR.jpgMarie descend de chez elle. La plaque « place Corneille » apposée sur le mur à droite du porche de l’entrée lui semble aujourd’hui incongrue. « Un oiseau de malheur »,pense-t-elle.  Et pourquoi, tout à coup, cette hésitation, ce pressentiment ?

Elle se souvient qu’elle a laissé grande ouverte la fenêtre de sa chambre.

Elle lève la tête et regarde au-dessus d’elle les rangées de baies vitrées de la tour Ouest, avec leurs stores rayés bleu et blanc. Elle pense que même là-haut, tout peut arriver. Un orage,  la foudre, un coup de vent violent. Elle peut très bien ce soir retrouver son appartement saccagé.

 

Marie regarde sa montre.  Avec le métro, elle peut encore être à l’heure à son rendez-vous.

Elle fait demi-tour et se met à courir vers l’ascenseur.

 

 

 

Marie ouvre la porte de sa chambre et se fige. Quelque chose d’énorme bouge sur la rambarde du balcon. Un oiseau monstrueux. Une mouette.

Elle est gigantesque, effrayante dans sa proximité. Ses pattes roses et griffues s’agrippent à la barre de fer. La masse de son corps fumant, plumes hérissées, obscurcit la pièce comme une menace venue du ciel.  Son bec est entrouvert, comme prêt à saisir une proie. Son œil rond est porteur de haine.

 

 

4EME-MOUETTE.jpgUne peur subite s’empare de Marie. Les mouettes arrivent-elles jusqu’à Paris ? Les mouettes volent-elles à la hauteur d’un dix-neuvième étage ?

Puis elle fait un geste du bras et l’oiseau s’envole pesamment. Prend de la hauteur et pousse son cri de désespoir, un cri qui l’épouvante.  Marie la voit tournoyer autour de la tour avant de disparaître, grise sur le gris du ciel.

Marie met la main sur son cœur qui bat follement. Pourquoi cette peur ? C’est ridicule.  Jusque-là, une mouette en vol était un symbole d’évasion, et son cri lui parlait de l’immensité de la mer.

Posée sur son balcon elle devenait menaçante, épaisse et prosaïque comme un pigeon géant. Un oiseau de malheur. MouetteRieuse_DSC5955.jpg

 

Marie pense à ce pressentiment qui l’a fait remonter en toute hâte.  Depuis combien de temps la mouette était-elle en observation sur son balcon ?  Ne s’était-elle pas engouffrée par l’ouverture pour aller se poser, qui sait, sur sa couverture sur sa table de chevet, sur son bureau ?

Quel esprit maléfique habitait  ce corps répugnant ?  L’idée que l’oiseau eût pu frôler ses vêtements, déposer ses immondices dans quelque endroit de la chambre  qu’elle ne découvrirait que plus tard, lui donne la nausée.

Elle reste là, ne sachant quoi faire, désemparée.

« Elle va revenir »  Cette certitude l’envahit de terreur. Elle sait qu’elle ne pourra plus jamais regarder le lever de soleil avec la même sérénité.

 

Maintenant elle sait qu’elle doit quitter cet appartement.

Elle se sent soudain au centre d’une sinistre machination, obligée de fuir sur un ordre d’évacuation venu d’ailleurs.

Elle aurait dû se méfier de la plaque. C’était ici la place des corneilles et autres oiseaux  maléfiques.

Marie se dirige vers la fenêtre avec répugnance et la ferme, au moment où le premier coup de tonnerre fait trembler les vitres.

Elle s’allonge sur son lit.

L’heure de son rendez-vous est passée. mouette-en-vol-1-copie-1.jpg


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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 15:49

 

 

 

  alain-resnais.jpgEN  SOUVENIR DE MARIENBAD

 

 

« C’était l’année dernière au mois d’août.  Le souvenir de cette soirée est si vivace que je peux la raconter comme s’il s’agissait d’un scénario de film.

 

 ENTREE.jpgDans l’immense salon de cette villa palladienne aux abords de Vicenza où nous étions reçus par mon ami le comte Volpini, le soleil couchant venait juste de faire place à une ombre bleutée.

Entre les colonnes qui s’élancaient vers les fresques du plafond peint, jalonnant   un parcours qui semblait  se prolonger à l’ infini, un couple dansait  sur les dalles de marbre noir.

A cette heure tardive ils étaient  seuls, les derniers  invités de la fête avaient peu à peu déserté les lieux.   Je les regardais, ému. Bientôt j’allais être terrassé de douleur.

La musique les accompagne encore, des violons ou bien des mandolines ? 

C’était  un couple magnifique, je les revois encore, la beauté de  l’un défiait celle de l’autre.  Ils le savaient et ils aimaient cette égalité dans la perfection.  Ils se souriaient par instants, mais leur danse n’avait  rien de sensuel.  Pourtant, ils semblaient ne jamais vouloir cesser cette étreinte. Le temps était  suspendu à cette musique et à leurs pas.

 

Ils étaient arrivés en retard à la fête  et notre hôte les avait accueillis  d’un grand « ah, vous voilà enfin, les Bellini-Corti ! » puis il les pressa chacun contre son cœur.

Anita et Charles Bellini-Corti  se séparèrent ensuite pour se mêler à la foule.   On entendait parler deux ou trois langues, italien, français ou allemand, mais tous semblaient se retrouver entre amis.

La musique suivait le déroulement de la fête, d’abord joyeuse et alerte, et au fil des heures invitant à la détente, puis à la danse.  Ici point de be-bop, point de  fox-trott : la comtesse Volpini atteinte d’une asthénie des membres inférieurs ne devait pas entendre ces  sonorités  à risque.

 DANSE.jpgCharles Bellini-Conti l’invita plusieurs fois pour un  boston, valse lente dont raffolent les Anglais  et que l’orchestre se plaisait à multiplier tout au long de la soirée.

 

Anita, elle, virevoltait de groupe en groupe,  ne se séparant de sa coupe de champagne que pour aller fumer une cigarette  sur la terrasse en compagnie de quelques amateurs de cigare.

 

Lorsque  Charles et Anita  se croisaient, leur regard s’illuminait, il lui prenait la main et la baisait en riant, ou bien il l’entraînait à l’écart pour un boogie improvisé .

 

   TABLE-g.jpgSouvent ils  s’attardaient auprès de la table de jeu où mon ami Sacha et moi nous affrontions  dans une partie d’ échecs.  J’échangeais alors avec Anita un clin d’œil complice.  Je venais de remporter une victoire au dernier tournoi d’Hastings et je me sentais auréolé de gloire.

  On me   racontait que l’ancien  champion du monde russe  Dimitri Paviza,  avait  décrété qu’il tuerait le prochain rival qui lui ravirait son titre.   Cette menace  me laissait indifférent :   Paviza était un fou.

 

Peu à peu, les invités avaient pris congé.    Les serviteurs ramassaient les coupes de champagne vides, retiraient les tables et les chaises pour rendre aux salons leur caractère intemporel.

Puis le chauffeur de Sacha   était venu  vers lui : « La voiture est là, monsieur. »

La partie était finie depuis un moment et nous sommes serré la main. 

Je me suis alors avancé vers Charles et Anita, un peu  ivres qui tanguaient encore au milieu du salon et je les ai apostrophés gentiment :

«  Mes enfants, allons, il est tard.  Je rentre. »

Le frère et la sœur s’immobilisèrent et Anita vint se pendre à mon cou :

« Bonne nuit, père. Nous allons vous rejoindre.

Je me suis éloigné  lentement, appuyé sur ma canne et j’avais déjà descendu quelques marches du perron  lorsqu’une détonation avait retenti.

  J’ai entrevu    une ombre furtive  disparaître  dans l’obscurité  de la terrasse.

J’ai rebroussé chemin en hâte  sans aucun pressentiment de ce qui m’attendait et j’ai vu  mon fils  Charles Bellini-Conti gisant sur les dalles de marbre dans une mare de sang.

 

 

Combien de temps suis-je resté là, à contempler Anita effondrée sur le corps de son frère ?

Les secondes se sont  écoulées dans une chevauchée fantastique jusqu’à ce que je vis Sacha surgir en compagnie de son chauffeur qui me cria :

 

« Ecoutez, il y a eu une affreuse méprise !

 

J’appris alors que pendant qu’il attendait l’heure du départ, celui-ci  avait été abordé  par un inconnu qui lui demandait s’il connaissait un dénommé « Bellini-Conti.

« Et bien, il est là, au milieu du salon, il danse… lui avait-il répondu.

« Pourriez-vous reconnaître cet homme ?  ai – je demandé.

« Peut-être… Il avait un fort accent russe,   répondit le chauffeur .

 

C’était l’année dernière à Vicenza.  Depuis, je n’ai plus jamais  approché une table d’échecs.  Ce jeu maléfique m’avait enlevé mon fils par le jeu non moins maléfique du hasard. »lefouseul.jpg

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 17:55


 Aujourd’hui je revois le quartier où j’habitais autrefois, ce Jardin et ce Palais du  Luxembourg  qui fut le théâtre de scènes légendaires, que l’on se plait à imaginer…

 

L'ADIEU  AU  PALAIS

 

  Palais_Luxembourg_Sunset.JPGDans l’un des salons privés de son palais tout neuf, Marie de Médicis est en conversation avec son confident et ami, Concino Concini.

Celui-ci  se plaint à la Régente :

-       Madame, votre fils dépasse les bornes.

-        Qu’a-t-il fait encore ?

-        Il joue du clavecin en compagnie d’une troupe de baladins, dans le salon de musique contigu aux appartements de Galigaï, aux heures où celle-ci désire prendre du repos.

 

Marie de Médicis a un mouvement d’humeur.

-       Je veux que l’on respecte le repos de ma confidente ! Mais enfin, Concini, vous êtes capable de  faire savoir à Louis qu’il doit se tenir tranquille !

-       -  Nous l’avons tancé plusieurs fois et Monseigneur nous fait toujours la même réponse !

-       Quelle réponse, Concini ?

-       Il répond que Paris est assez grand pour aller se reposer ailleurs.

-       - L’impudent !

-       - Oui Madame.  Il est difficile de faire entendre raison à un jeune homme de seize ans.

-        

La Régente se lève et va à la haute fenêtre donnant sur la pièce d’eau. Elle ne répond pas tout de suite, mais Concini sait bien que la riposte sera dure et il savoure sa victoire.

-       Faites-le mander à l’instant.

Concini s’exécute.  Bientôt le jeune Louis XIII se présente devant sa mère et plonge dans une  profonde révérence.

-      170px-Louis Dreizehn France Madame...

-       Louis, vous êtes dans une tenue débraillée qui ne convient pas à votre rang.

-        Quel rang, Madame ?

-        Le rang de  prince héritier, fils du défunt roi Henri IV.

-       Vous vous trompez,  Madame, je suis roi de par la loi et la volonté de Dieu.  Il est grand temps que je revendique ce pouvoir, après des années de frustrations et de brimades à l’enfant que je ne suis plus.

-        Qu’est-ce à dire ?

-       Le visage de la Reine Mère s’empourpre. Jamais encore son fils n’a osé lui tenir tête. Elle  marche vers lui  et va pour le souffleter, mais  Louis lui saisit le poignet et la repousse violemment.  Concini s’approche, sur la défensive, prêt à intervenir.

-        Que dois-je faire, Madame ?

Louis répond avec fermeté :

-        Rien, monsieur Concini.  Vous avez assez dicté sa conduite à ma mère, pour le malheur de tous.

-       Louis XIII recule de trois pas et leur fait face.  Il prend un ton solennel et sans réplique pour asséner sa  première sentence royale :

-        Madame ma Mère, je vous enjoins de quitter ce jour ce Palais et le royaume de France.  J’ai prévenu ma garde de vous faire escorte jusqu’à la frontière de Belgique.  Vous avez jusqu’à la tombée du jour pour organiser votre départ.

 

Marie de Médicis sait bien qu’il n’y a pas de parade.  Elle a vu, à la fenêtre  du salon, une escouade de gens d’armes accompagner l’entrée du Roi.  Elle devine qu’elle a sous-estimé l’ascendant de son fils sur les fidèles sujets de son père défunt.  Et surtout qu’il a su profiter habilement de l’hostilité croissante du peuple contre Concini, homme cruel et vénal.

-       Louis XIII le lui confirme justement :

-       Quant à vous, Concini, je vous réserve une retraite moins glorieuse que l’exil.        

Concini  fut fait prisonnier par les amis du roi menés par le duc de Luynes. Au cours de son arrestation, faisant mine de tirer son épée, il reçut la décharge d’un fusil en plein visage, puis  son corps fut lardé de coups d’épée.

Marie de Médicis tenta de lever une armée contre son fils mais elle échoua.

 

Ce sont donc, j’imagine, les derniers instants que vécut Marie de Médicis dans ce palais qu’elle avait fait construire à son usage personnel et où elle ne résida que cinq ans.couronne.jpg  

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  • Miss Comédie
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir.

Albert Camus
 «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.»

Jean-Luc Godard :
« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. »

Marguerite Duras :
« Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir. Albert Camus «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.» Jean-Luc Godard : « Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. » Marguerite Duras : « Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »

Si vous aimez mon blog, vous aimerez mes livres:

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- Les bals de Douvres

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