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5 septembre 2014 5 05 /09 /septembre /2014 16:50

 

 

 

LE RIRE QUI TUE

 

Une rentrée parmi d’autres, celle du cours Furet, école de comédie rue Paul-Valéry dans le XVIème arrondissement de Paris, dans les années 70. Souvenir d’une classe folle.

 

   P1150774_Paris_XVI_rue_Paul-Valery_rwk.jpg

Tous les jeudi il y avait cours de rire.

Faire rire  son entourage n’est déjà pas donné à tout le monde, mais rire en scène, aux éclats, je veux dire, et de manière prolongée, c’est un exploit.  Ca s’apprend.

Chaque élève qui montait sur l’estrade donnait sa démonstration personnelle de l’impuissance.

Evidemment, s’il n’y a pas la motivation du rire, il ne reste que toussotements pitoyables.  L’élève le plus doué du cours,  un disque d’or de la tirade racinienne, que j’admirais entre tous, lorsqu’il voulut bien se prêter à l’exercice, tomba de son piédestal, vaincu.  Il comprit très vite qu’il n’était pas question de s’éterniser sur scène sous les quolibets et retourna à sa place, à la droite du prof qui lui glissa, indulgent : « C’est un autre métier… »

 

Furet prenait la chose depuis le début, en nous apprenant à respirer. Il fallait ensuite projeter hors de notre ventre des « ah » sonores et en cascade sur l’expiration.

Quand la mécanique était au point, on pouvait essayer de mettre « l’humeur », en pensant à quelque chose de drôle.

J’ai trouvé le procédé amusant et j’ai très vite assimilé la méthode.  Je suis devenue la rieuse number one et quand il en avait assez des crachotements, Furet disait « Allez, Julie, à toi. »

Je mitraillais.  Mais je me sentais un peu seule, j’aurais adoré me mesurer à un autre rieur.

 

Il y avait aussi le cours de larmes, mais là, bizarrement, après avoir essayé en vain de pleurer sur un   malheur imaginaire, je finissais par avoir le fou rire et Furet me disait de descendre.

 

 

C’est comme ça qu’un jour, un metteur en scène qui cherchait une Zerbinette vint assister à un cours et fut terrassé par ma démonstration.

Je fus convoquée le lendemain pour répéter ma prestation devant l’acteur principal.

Le metteur en scène s’appelait Jean-Louis .Thamin . II montait « Les Fourberies de Scapin » avec Jean-Luc Moreau dans le rôle de Scapin.

 

 

J’avais dû lire pour la dernière fois Les Fourberies de Scapin en classe de 3ème et je n’en avais aucun souvenir.

Zerbinette ?  C’est la fille qui rit.  Elle rit à perdre haleine en racontant une histoire à dormir debout, une tirade interminable entrecoupée de rires cristallins mais pas seulement !  Il faut que ces rires soient eux-mêmes hilarants, provocateurs, communicatifs pour entraîner une salle entière.

Devant elle sur le plateau il y a le vieux Géronte qui tempête, mais ça ne suffit pas pour déclencher le rire de Zerbinette.  Il faut qu’elle le trouve ailleurs, et qu’elle s’appuie sur une technique en béton.

 

Jean-Louis Thamin m’a pris rendez-vous avec Micheline Boudet, la tenancière du titre de Zerbinette d’Or, pour qu’elle me délivre une partie de ses secrets de fabrication.

Dans son salon Louis XV nous avons passé une heure à la regarder minauder et distiller de temps à  autre un petit rire de fauvette comme on donne aux enfant des miettes du gâteau de la veille.

En fait, elle était flattée mais elle ne se souvenait pas du tout de la manière dont elle s’y était prise pour donner sa Zerbinette.   Jean-Louis avala sa tasse de thé et écourta la séance, exaspéré.  Jean-Luc et moi avions trouvé l’épisode succulent.

 

 

Jean-Luc Moreau était un Scapin d’enfer. Comme garçon il était craquant  et comme acteur il était éblouissant. 

Devant lui, je me sentais toute petite et nulle.

Mais l’ensemble de la troupe m’admirait parce que je savais rire.

 

Jean-Louis Thamin était un tortionnaire. Ce que nous faisions n’était jamais bien.

Il fallait toujours aller plus loin, chercher son personnage ailleurs « qu’à la pointe de ses souliers.. »

Il nous disait que nous allions être des costumes vides.

Nous l’écoutions, navrés et honteux.  Nous partions à la découverte de nous-mêmes, toujours plus loin.

Je pense qu’il avait raison.  C’est ainsi qu’on arrive à trouver le deuxième souffle, celui de notre moi inconnu, que l’on découvre avec stupeur et délectation.

Moi je débutais et mon moi inconnu  m’échappait complètement. Je m’acquittais de ma tâche plus ou moins bien, selon les soirs. J’avais mon baromètre.  Quand je sortais de scène, la gorge sèche, je trouvais mon Scapin qui me tendait une bouteille d’eau avec un commentaire bref. Ca allait du  « bravo », « gagné », « je t’adore», au « faiblard », « à refaire »  ou « héroïque » lorsque le public  n ‘avait pas suivi.

 

Jean-Luc est devenu une star, tous les théâtres parisiens lui doivent un ou plusieurs succès de fréquentation, c’est un stakanoviste de la mise en scène.  Comme acteur, il est devenu trop rare.  Et comme ami, encore davantage.  Mais à part lui, j’ai gardé de cette époque quelques affections tenaces.   Parmi toutes mes expériences  professionnelles, celle des Fourberies de Scapin a marqué ma vie en m’offrant des rencontres « du troisième type ». 

 

Car c’était un tout : Jean-Louis avait fait de ces Fourberies un concentré d’excellence..  Ce n’était pas un débutant :  Il avait déjà fait ses preuves à la Comédie-Française avec des pièces difficiles, comme Les Précieuses Ridicules.

Nos  costumes étaient des reproductions  de gravures XVIIIème   réalisés dans les ateliers d’une couturière attachée à la Maison. 

 

Le décor était lui aussi inspiré de gravures de l’époque de Molière. Il y avait un chariot sur lequel je chantais la tarentelle en frappant sur mon tambourin,  avec plus ou moins d’entrain selon le degré de réussite de la scène du rire, juste avant.

 

Lorsque la pièce s’est arrêtée, j’ai mis quelques semaines à retrouver mon rire habituel.  J’ai été prise d’angoisse, j’avais perdu une fonction naturelle de l’homme, pour attraper une mécanique de robot.

Je m’entraînais à rire chez moi, en écoutant Coluche.  Je m’enregistrai sur mon  poste radio, et j’écoutais avec horreur  mes toussotements.  Privée de mon public, j’étais retombée dans la platitude du réel.

 

Et puis, je suis partie en vacances et j’ai oublié la scène de Zerbinette.  C’est ainsi qu’il est revenu sans crier gare, et un jour je me suis entendue égrener ma cascade habituelle,  sans effort, un rire bêtement naturel mais tellement réjouissant.

 

 

Smiley.jpg(Vous retrouverez cet épisode dans le troisième tome de mes mémoires, en cours d’écriture…)

Miss Comédie – septembre 2014

 

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Published by Miss Comédie - dans Petit lever de rideau
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  • Miss Comédie
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. 
Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer.  De comédienne- auteur dramatique,  je suis devenue  blogueuse, ça élargit considérablement la cible.
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer. De comédienne- auteur dramatique, je suis devenue blogueuse, ça élargit considérablement la cible.

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