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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 16:40

 

LES SURPRISES D'UN ORDINATEUR

 

 

J’étais devant mon document Word vierge, à hésiter entre un sujet et un autre quand l’écran s’est éteint brusquement. Le temps de m’interroger, il se rallumait aussitôt.

A la place de mon doc vierge il y avait comme une scène de film.

Ca représentait une pièce  envahie de livres,  sur les étagères, sur les chaises, sur le sol, et se faisant face de part et d’autre d’un bureau, un homme et une jeune fille. 

J’ai vu la scène s’animer et la caméra s’est rapprochée des deux personnages.  De face, j’ai reconnu Albert Camus.

 

 

 220px-Albert_Camus-_gagnant_de_prix_Nobel-_portrait_en_bust.jpgIl  est vêtu d’un costume léger bleu marine. Sous la veste, son éternel gilet de laine gris.  Il a l’air fatigué.  Son bureau est encombré de livres, de papiers, de photos d’acteurs.  La fenêtre est fermée.  Il s’adresse à la jeune fille.

 

- Alors, ma chère, nous avons enfin un théâtre...

- Oui, monsieur, enfin !

Il lui parle d’égal à égale. Elle  paraît très jeune, à peine  dix-huit ans. Elle a devant elle une idole. On sent qu’elle prend sur elle pour paraître naturelle, qu’elle a conscience de vivre un moment exceptionnel. Les minutes commencent à filer à un train d’enfer.

Il lui parle encore.

                                                      

  -Je n’aurais jamais cru que ce fût si difficile, soupire-t-il.  Bon, la pièce est longue, lourde... une lourde machine... Et tous ces comédiens.... Mais enfin voilà : c’est encore une femme qui a le courage d’accueillir Les Possédés dans son théâtre…

 

Elle a un sourire qui se veut complice.

 

- C’est elle qui en aura le succès...

- Chut... ne mettons pas les dieux contre nous... Si vous saviez comme je doute... Dans un mois on répète et je ne suis sûr de rien...

                                                     

. «  Ce n’est pas à moi à le réconforter », lit-on sur le visage de la jeune fille. .  Elle ouvre sa serviette  et en sort les documents à signer.  Il tend la main, les pose devant lui tout en suivant le cours de sa pensée.

 A brûle-pourpoint, il demande :

-  Que pensez-vous de Catherine Sellers ?  L’avez-vous déjà vue sur une scène ?

Elle baisse les yeux. « Il me parle comme à son agent. Après tout, oui, je suis la secrétaire de son agent »

 La question semble l’avoir agacée.

- Non, je ne l’ai jamais vue.  Seulement sur des photos...  Je l’imagine bien jouant Maria dans Les Possédés.

   

Il ne  l’écoute pas. Il rêve. Il est vraiment très beau.

- Elle est parfaite.  Et quel métier pour son âge... Une actrice shakespearienne. Elle est passionnée par le théâtre.

 

Comme elle se tait, il demande pour la forme  :

-  Et vous ?

 

Elle hésite, mais l’occasion est trop belle. Les yeux brillants, elle lance :

-  Je vais prendre des cours de comédie.

 

 Il revient sur terre.  Surpris, il l’est forcément, et il ne veut pas le montrer,  mais   la phrase le dérange.  D’un ton sec, il rétorque :

-  Pour quoi faire ?

-  Pour faire du théâtre.

Elle jubile.  Elle croit encore qu’elle va  l’impressionner.

Mais la scène continue et elle va déchanter.

Il regarde la secrétaire qui veut faire du théâtre.  C’est comme si elle avait  enlevé une perruque. La scène tourne à l’échange de balles. Champ, contrechamp.

-  Vous avez tort.

-  Et pourquoi s’il vous plait ?

- Parce que faire du théâtre n’est pas ce que vous croyez.

- Savez-vous seulement ce que je crois ?

Là, elle a une boule dans la gorge.

Il se lève. 

-  Oh oui, je le sais : vous croyez que c’est facile, que ça brille, qu’on n’a qu’à parler et que les gens applaudissent, et que l’on joue tous les rôles qu’on veut, toujours,...

-  Non, vous vous trompez.  Je sais que c’est difficile et long, et frustrant. Mais je veux essayer. Et pourquoi toutes ces comédiennes que vous admirez ont-elles le droit d’en faire et pas moi ?

Il va se planter devant elle et lui parle en se penchant, avec véhémence.

-  Parce qu’elles sont folles !   Oui, il faut avoir la folie en soi pour faire du théâtre, il faut être fou !   Et vous êtes tout ce qu’il y a de plus normale !

 

C’est comme s’il l’avait giflée avec ce mot. Elle rougit violemment.

-  Qu’est-ce que vous en savez ? Est-ce que vous me connaissez?

 

Il  hésite,  retourne s’asseoir à son bureau.

-  Oh, non, bien sûr je ne vous connais pas.  Il y a bien un peu de folie dans chacun de nous.... Mais je vous vois plutôt mariée, avec de beaux enfants, vous êtes si tendre...

«  Normale et tendre.   Je hais cet homme qui ne comprend rien aux apparences. »

Il y a un silence.    A première vue, la scène va finir sur un clash. 

Camus  feuillette les documents  posés devant lui, il les lit à peine et les signe.

Puis il referme le dossier et le lui  tend.  Elle se  lève.  C’est fini.

On lit sur le visage de la jeune fille une sorte de lassitude.

Alors il fait le tour du bureau, vient face à la jeune fille et comme elle  baisse la tête, il lève du doigt son menton, et ses yeux plongent dans les siens.  C’est le moment où ses larmes arrivent malgré elle.

-  Mon petit.  Je vous ai fait de la peine.  Je vous ai dit le fond de ma pensée, je n’avais pas le droit, c’est absurde...

Il essuie la première larme sur  sa joue d’un doigt paternel.

-  Ecoutez-moi.  Nous allons faire un pacte.  Après cette conversation, réfléchissez.  Faites ensuite exactement ce que vous sentez, suivez votre instinct. Je vous donne rendez-vous dans un an. Nous prendrons une soirée entière, je vous emmènerai dîner.   Et  vous me raconterez  ce que vous aurez tenté... ou non tenté... Vous me prouverez peut-être que j’ai eu tort ? 

 

Il la  serre contre lui.

-  Nous voulons tout... Je suis comme vous... Il faudrait plusieurs vies.  Après tout se tromper est encore la meilleure façon de se trouver.  Mais le théâtre est un maquis...   

Elle s’écarte de lui :

- Tous les métiers sont un maquis, monsieur.

- C’est la vérité.  Vous avez le dernier mot.  Maintenant les choses vont se précipiter, je n’aurai plus une minute à moi.  Mais n’oubliez pas : dans un an... le 5 janvier ... Ici, dans ce bureau. Je n’ai qu’une parole.

 

   Son geste de la main s’est fige en même temps que le son de sa voix.

 L’écran redevient noir, puis mon document réapparait.

Machinalemnt mes doigts courent sur le clavier. Les mots vont remplacer les images de cette scène pour la fixer dans le temps.   Scène Imaginaire ? oui, mais souvent, le réel et l’imaginaire se confondent dans notre mémoire.

Il faudra iajouter que la jeune fille, le jour venu,  n’est  pas allée au rendez-vous.  L’accident était déjà dans tous les journaux.

 

Miss Comédie - 25 décembre 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Miss Comédie - dans La scène du jour
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  • Miss Comédie
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. 
Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer.  De comédienne- auteur dramatique,  je suis devenue  blogueuse, ça élargit considérablement la cible.
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer. De comédienne- auteur dramatique, je suis devenue blogueuse, ça élargit considérablement la cible.

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