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17 août 2009 1 17 /08 /août /2009 13:27

LA COMBINAISON ROUGE

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Elle accompagne pour la première fois son mari pilote à un Grand Prix. Elle  s’est dérobée jusque là, elle n’a pas le goût de la vitesse ni d’attirance pour le milieu des circuits. Plutôt craintive, elle déteste le bruit et la violence des courses automobile.  Mais  un jour, il a bien fallu aller le voir courir.
Très vite il l’a abanndonnée pour aller se mêler aux autres pilotes. Il est dans sa bulle, hors du monde réel. Elle se souvient d’avoir éprouvé cette sensation-là,  elle comprend.
Elle attend, debout, un peu raide, dans le paddock où s’activent les mécaniciens autour des monoplaces. Elle revoit les plateaux de cinéma qu’elle fréquentait autrefois. Les habilleuses, maqueilleuses, coiffeuses qui s’affairaient autour des stars.
Ici les Formule Ford sont les stars.    Elles sont là, désarticulées, déshabillées, poussant parfois un cri rauque et prolongé, on les force à répéter ce cri qui sera tout à l’heure un feulement de bolide.
L’attente est longue comme au cinéma. Son mari fait de temps en temps une apparition, il lui demande si tout va bien. Elle dit oui, il a l’air rassuré. Il a rajeuni, il est gai. Puis il va vers sa voiture, la considère d’un œil pénétré, tourne autour, échange quelques mots avec le mécano. Il lui fait signe de venir, il lui présente son auto, sa maîtresse, elle l’admire.

L’heure du départ approche, les mouvements se font plus précis, les ordres brefs, l’air devient chargé de stress.
Les pilotes sont allés se changer.  Les autos sont rhabillées, rutilantes. Les moteurs hurlent. Elle a envie de fuir.  Soudain elle a le trac, le même que sur le plateau de cinéma, autrefois.
Elle se dit qu’elle n’a rien à faire là. Elle sort du paddock et elle voit ariver devant elle un pilote en combinaison rouge bardée de badges, ganté, son casque posé sur son bras, un héros de bande dessinée.  C’est son mari.
 
 Il sourit. Il est singulièrement svelte, juvénile, tout-à-coup.  Et calme.
Ce n’est plus le même mari. Ce n’est même plus un homme. C’est une image, une abstraction. Elle revoit soudain  le grand Litri sortant de l’hôtel à Barcelone,  habillé en matador.  La même émotion devant l’image du Héros.
L’uniforme du danger est souvent rouge, ignifugé, armé, doublé, rembourré et accessoirement orné de dorures, de pampilles ou bien de noms de marques célèbres.  

Maintenant tout se précipite. Il y a des ordres lancés, les pilotes se regroupent.  Elle voit son mari glisser sa tête dans le casque et prendre soudain une apparence invulnérable.  Il lui fait un signe de la main et s’approche de sa voiture, se glisse dans le cokpit.  
On lui dit qu’elle peut accompagner son mari “en pré-grille”, juste avant le départ. Affolée, elle se perd dans la foule qui se presse devant les stands, dans le hurlement des haut-parleurs qui annoncent les gagnants de la course précédente.  Elle a l’impression d’un danger imminent, elle voudrait rentrer chez elle, retrouver son mari dans son fauteuil en train de lire Les Echos.

Elle est entraînée par le flot des amis et des parents des pilotes et se retrouve le long du couloir de départ, les autos sont à la q ueue leu leu, l’une derrière l’autre. Les moteurs sont silencieux.   Elle cherche son mari et soudain, elle l’aperçoit.

Elle n’ose s’approcher car elle ne connaît pas cet homme. Il a maintenant en tête le circuit, la moindre courbe, le bruit des pneus qui glissent, l’attente de la ligne droite pour tenter le dépassement, ou bien quoi d’autre ?  N’a-t-il pas trop serré le lacet de son chausson droit ?
Ce qu’il pense à cet instant, personne ne le saura. Il est seul.  C’est peut-être  là, à cette minute précise, juste avant le départ,  avant le risque, puisque même minime, malgré tout il y a toujours un risque, à cette minute plus qu’à tout autre instant dans sa vie, il comprend qu’il est seul et que personne ne peut rien pour lui sur cette terre.  Et tout-à-coup cette pensée le remplit d’un calme insensé, une indifférence à son propre sort, une confiance immense en lui-même.
Elle  torne les talons. Il ne faudrait pas qu’il l’aperçoive et perde soudain ce détachement suprême. _______________________________________________________________

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  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir.

Albert Camus
 «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.»

Jean-Luc Godard :
« Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. »

Marguerite Duras :
« Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »
  • Le théâtre, le cinéma et la littérature racontent des histoires faussement imaginaires dont nous sommes les héros sans le vouloir. Albert Camus «Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie.» Jean-Luc Godard : « Il y a le visible et l’invisible. Si vous ne filmez que le visible, vous faites un téléfilm. » Marguerite Duras : « Ecrire, c’est ne pas parler, c’est se taire, c’est hurler en silence. »

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