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MES SOUVENIRS DE THEÂTRE

Un baiser torride.
Assis côte à côte  face au public, le clown et l’Américaine faisaient connaissance sur un ton plutôt mondain quand soudain sans crier gare je devais lui  sauter au cou  et  lui rouler un patin.
Nous n’avions jamais répété ce passage, je vous l’ai dit.  Le soir de la première, avant d’entrer en scène il m’avait prévenue :: “Il faudra le faire durer, hein ?” et devant mon air affolé : “Quoi, je te dégoûte, peut-être ?” mais il avait ajouté sérieusement : “Je te ferai sentir quand il faudra s’arrêter.  Jusque-là, reste bien sur moi.”
Ce soir-là, je me jetai sur lui dans un état second, ignorant la suite. Il me maintint fermement contre lui.  Et je découvris son jeu de scène avec stupeur. Les yeux exorbités, agitant bras et jambes dans une tentative de fuite, faisant mine de tomber de sa chaise, la bouche collée à la mienne, il faisait du grand Fernandel.  Pris par surprise, le public réagissait exactement comme il l’avait prévu :  un immense éclat de rire, mêlé de cris et d’applaudissements frénétiques.  C’était Guignol.
Tétanisée,  je  réalisai  vite qu’il fallait jouer le jeu.  Nous comptions donc les secondes.  Je maintenais le contact. Peu à peu, les applaudissements s’espaçaient, les rires faiblissaient.  Je sentis l’étau se désserrer  autour de mon bras. C’était le signal.  Je m’écartai de lui prestement.
Je jouai la suite de la scène avec ivresse. Il m’avait communiqué un chromosome de son talent.

Le théâtre est un enchaînement de secousses comme celles-là : imprévisibles en apparence. En réalité,  parfaitement voulues par l’auteur. Le public fait ce qu’on lui dit. Le comédien doit rester maître de la situation. Ce n’est pas toujours facile : dans certaines salles plane un esprit de révolte, un souffle de refus.
Pour nous, le miracle s’est reproduit chaque soir.  Simplement, le baiser devait durer plus ou moins longtemps.  Certains publics sont  plus pudibonds que d’autres.

Demain, il y aura un autre moment comme ça, en moins torride, de mon travail avec Fernandel.

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