Lundi 17 janvier 2011 1 17 /01 /Jan /2011 18:11

 

FERNANDEL, LE  DÉFROQUÉ Don-cam.jpg


 

Cet homme a attiré au cinéma plus de cent millions de spectateurs dans les années 50-60-70.  Ce champion du box-office,  plus fort que de Niro, est tombé dans l’oubli.  Pourquoi ?  Lui-même croit avoir la réponse.

 

 

 

 

Toulouse, une étape de la tournée de la pièce FREDDY.  La loge de Fernandel au théâtre du Capitole. J’ai voulu revoir cette loge qui avait été habitée avant lui par Luis Mariano et tant de ténors  (ou de divas-) illustres.  Où il me donnait des conseils sur mon jeu avant le spectacle, paternel  et complice.

Il est assis à sa table de maquillage, je  vois son reflet dans la glace, du canapé rouge en velours râpé où je suis assise.

 

 

- Dans cette pièce FREDDY de Robert Thomas, qui est votre dernière apparition sur scène, vous avez fait le clown pendant une année à Paris et en tournée.  Ca devait être lassant, certains soirs, non ?Freddy-001.jpg

- Bonne mère !   Tous les soirs une jolie gonzesse me roulait une pelle,

  c’est pas des choses dont on se lasse, peuchère !     

-  Mais vous étiez déjà très affaibli ?

-  Affaibli, affaibli !  J’étais affaibli avant d’entrer en scène. 

Après, le public me tenait à bout de bras, rien que d’entendre leurs rires, je reprenais du poil de la bête.  Surtout pour la scène du baiser, hein ?

 

 

 

 

- Vous avez tourné combien de films ?

-  126 exactement.  Je ne parle que des longs métrages.

 

- Quelle est la partenaire qui vous a laissé le plus grand souvenir  ?

 

Il me montre   l’étendue de sa dentition (éclatante de blancheur, du reste).

- J’ai eu un coup de grisou  pour Silvana Mangano sur le

tournage du Jugement Dernier. Cette nana était un volcan endormi, on sentait que ça bouillonnait là-dedans (il fait les gestes) et quel regard ! Elle te zigouillait un mec à trois mètres.  Mais c’est Gassman qui avait ses faveurs, pas moi !

 

- Vous étiez conscient, de votre célébrité ?pastis.jpg

-  Moi conscient ?  Non, entre les tournages je filais à Carry-le-Rouet jouer à la p étanque avec mes potes, boire le pastis, écouter les cigales… là-bas ils me montaient pas le bourrichon, ils m’appelaient Fernand et ils parlaient pas cinéma !  J’étais con, mais pas chiant. (il  se marre.)

 

 

(Puis  il se frappe le front)

Ah  si, peuchère, le jour où j’ai cru que le ciel me tombait sur la tête, c’est à Rome en 1953, je me baladais avec ma fille Janine et de retour à l’hôtel on me tend un billet en provenance… du Vatican !!! Figure-toi que le Pape  Pie XII me demandait la faveur d’accepter une entrevue avec lui, il voulait faire la connaissance de don Camillo, le curé le plus célèbre dans le monde après le Pape !   Il m’a béni et Janine aussi, j’ai raconté ça aux potes à Carry, ils sont tombés à genoux en se bidonnant… ils m’ont pas cru.

 

-  Vous aimeriez tourner un film à notre époque ?

-  Oh pôvre,  aucun metteur en scène ne voudrait me faire tourner aujourd’hui.

-  Et pourquoi ?

- Pour la bonne raison qu’aujourd’hui  les gens ils rient plus pareil qu’avant.

Les grimaces et les contorsions, rouler les yeux et les r, jouer les abrutis, ça leur fait ni chaud ni froid. Ce qu’ils veulent c’est du comique de situ-ationn… Moi c’était du comique troupier, nuance, c’était bon pour les troufions. 

Non, si on me demandait, aujourd’hui,  j’aimerais tourner un remake des GRANDS DUCS, de Patrice Leconte !  Avec Gabin et Jean Lefèvre on  ferait un trio épatant, non, qu’est-ce que tu en penses ?   


 

    Il rit- Votre plus grand malheur ?  

-  C’est ma gueule !

- Votre plus grand bonheur ?      

- C’est ma gueule !

 

Nous rions tous les deux.

 

-  D’ailleurs à cause de ma gueule j’ai été nommé très souvent « chevalier » :

de la Légion d’Honneur, du Mérite, des Arts et des Lettres, en me voyant ça leur tombait sous le sens !

 

-  Il y a un acteur dont vous avez été jaloux ?

- Oui, Bourvil parce que tous les films où il a fait pleurer ont marché, alors que moi dans MEURTRES, j’ai fait un bide. 

- Mais vous étiez de grands amis ?

- Ah ça oui, dans LA CUISINE AU BEURRE, on était beurrés chacun son tour sur le plateau, et ensemble après. Le pastis était notre verveine du matin et du soir.  On un peu exagéré. 

-  Dans FREDDY on ne vous a jamais vu boire du pastis entre les scènes !

- Oui j’avais déjà adopté la devise « le pastis c’est comme les seins, un c’est pas assez, trois c’est trop ! »

Et d’éclater de rire.   Puis il se lève, se regarde dans la glace, bombe le torse.

-  J’ai quand même fait des conquêtes, malgré ma gueule.  J’avais du charme.

-  Oui, ça je peux en témoigner !

Il me tapote la joue.  A ton âge, tu draguais un vieux, c’est du joli !

-  Je jouais mon rôle, c’est tout !

 

Il ouvre la porte et sort dans le couloir dont le plancher centenaire craque sous les pas.

- Tu viens, petite ?  Je suis fatigué. 

Je lui emboîte le pas, mais je ne le vois plus.  J’entend seulement le plancher craquer sous ses pas qui s’éloigent dans la pénombre de ce couloir, interminable.

 J’entends alors  les hurlements de joie de la salle, les applaudissements, les rappels qui n’en finissaient pas.  Il souriait, il souffrait.  Quelques mois plus tard  il tirait sa révérence.

 

 

 

 

 

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Mardi 11 janvier 2011 2 11 /01 /Jan /2011 16:28

 

 

NAT  KING  COLE, UNFORGETTABLENat-King-cole-1.jpg

 

 

Hancock Park, quartier résidentiel  à Los Angeles.  Une villa cachée dans les araucarias et les hibiscus.  NAT KING  COLE est allongé sur un transat  sous

l’auvent de l’immense terrasse bordant la piscine de marbre gris. 

Le jardin est à l’abandon.

   On est accueilli par son sourire éclatant dans un visage déjà amaigri par la maladie.  La gorge entourée par un grand foulard bariolé, il parle avec difficulté.    

A  45 ans, il est déjà au bout d’une éblouissante carrière.  Trop d’alcool, trop de tabac… Le cancer de la gorge  l’emportera quelques mois plus tard à l’hôpital de Santa Monica, le 15 février 1965.

Aujourd’hui il a choisi de revenir chez lui, dix ans plus tard, pour revivre avec nous quelques moments de sa  courte vie.

   On entend,  s’échappant de la baie du salon, une musique trépidante de ukulélé.

 

-  Nat, c’est quoi le bonheur, pour vous ?

-  Ah ah ah !!!  Le bonheur c’est la musique, bien sûr ! 

-  Depuis toujours ?

-  Moi et mes quatre frères on chantait à la chorale de ma mère dans

   l’église où notre père était pasteur,  c’est pas un beau début, ça ?  on

   chantait la gloire de Dieu avec l’orgue, pour moi le gospel c’était

   la seule musique au monde !   Mama Cole m’a appris le piano et l’orgue, je n’ai plus jamais arrêté d’en jouer, même quand on m’a déclaré « chanteur », je suis pianiste devant l’Eternel !

-  La gloire, ce n’est pas le bonheur ?

-  Non non, la gloire c’est une épreuve.  Il faudra tout au long de sa vie la justifier vis-à-vis de tous ceux qui ne l’ont pas.  Vous êtes condamné à la mériter à perpétuité.

-  Votre idole ?

-   Le seul et unique :  Armstrong, c’est lui le king !  Je l’écoutais dans ma rue à Chicago avec mes frères, il jouait dans un club de jazz à côté, j’étais en transes !

-   Votre plus grand amour ?

-    Ma première femme Nadine… on s’est connu à 20 ans et on a créé un

      groupe ensemble.   Ca n’a duré que neuf ans… La vie sépare ceux qui s’aiment…, comme  dit Jacques Prévert,  et puis un amour chasse l’autre…

 

-   Pourquoi chantez-vous en Espagnol ?

-  Ah ah !  J’ai un très mauvais accent, non ?  C’est après une tournée en Argentine où j’ai chanté pour m’amuser Mona Lisa en Espagnol, ça a fait un tabac, alors j’ai commencé à écrire des chansons en Espagnol, ça marchait toujours. 

-  Tout a été facile pour vous ?

-  Oh non.  J’ai souffert toute ma vie d’être Noir. Dans ce pays, si vous saviez.

   En 1956 j’ai été attaqué en concert à Birmingham en Alabama, mon pays natal !  par un groupe de Blancs, j’ai dû interrompre le spectacle et fuir, avec mes musiciens… Jamais plus je n’ai chanté en Alabama.

-  Mais vous avez été invité par la reine Elisabeth II ?

-  Oui oui, au palais Victoria.  Et John F. Kennedy était mon ami… un véritable ami, je l’ai pleuré comme un membre de ma famille. Oh, il existe des Blancs qui ne sont pas racistes, heureusement !

 

 

-   Il y a quelques années, au Sporting d’Eté de Monte-Carlo, nathalie.jpg

la nuit la plus belle  fut celle où votre fille Nathalie a chanté

UNFORGETTABLE YOU en fourreau de velours noir  pailleté,  

superbe,  et le finale avec votre voix off  a déchaîné l’enthousiasme

du public…

-   Oui, j’ai vu ça… Un miracle, ma fille  a  chanté divinement.   Elle sentait ma présence. 

 

 

-  Vous avez vu le film « In The Mood for Love », où votre chanson « Aquellos ojos verde » donne à cette histoire d’amour impossible des accents inoubliables ?

-  Oui, je l’ai vu.  Ce film est à l’image de la vie,  la quête d’un idéal qu’il vaut mieux ne pas atteindre car on ne peut être que déçu.  L’idéal n’est pas de ce monde.

-   Vous êtes pessimiste !

-  Oui,  parce que  je vois encore la discrimination partout, partout…  Même OBAMA n’a rien pu faire, les hommes se haïront toujours.

-  Votre dernier souvenir douloureux ?

   Lorsque ma famille et moi sommes arrivés à Los Angeles.  Nous avons

   acheté cette maison, où nous sommes, ici (il fait un geste large pour

    montrer l’ensemble de la propriété)… J’ai reçu des lettres me demandant

    de m’en aller, des menaces… J’ai tenu bon.  Ils ne voulaient pas de nous.

     C’était dur pour moi mais encore plus pour mes enfants… l’école, tout ça.

     Vous savez, c’est une malédiction de naître Noir parmi les Blancs, comme

     de naître Juif dans le monde entier. Il faut attendre le Jugement dernier.

 

-  Vous avez une solution, pour que les hommes s’aiment entre eux . ?piano1.jpg

 

- Oui, remplacer l’argent par la musique.  La musique engendre l’amour, les notes de musique sont de petits germes d’amour.   Mais cela ne se fera jamais.

-  Pourquoi avoir accepté de revenir  ici pour cette interview ? 

 

Nat King Cole boit une gorgée de tequila et respire à pleins poumons.

 -    Tout ça est un monde factice.  L’essentiel, on le découvre après la mort.   Je passe un petit moment sur  terre, cela me fait rire.  Après votre départ je remonterai vite là-haut, dans l’espace où toutes les âmes sont de la même couleur.

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Mercredi 5 janvier 2011 3 05 /01 /Jan /2011 17:28

 

 

   G.Philipe-1.jpgGERARD  PHILIPE,  L’étoile filante

 

 

Juillet 1952.  Le soleil rougeoie encore sur les pierres brûlantes du Palais des Papes.

Envahi par les étoiles, le ciel s’assombrira vite, violet sombre  au-dessus des gradins encore vides.

La place de l’Horloge n’est qu’une vibration.  Un même état d’exaltation estivale habite les consommateurs aux terrasses, les flâneurs, les junkies, les joueurs de guitare.

A la Civette nous sommes assis, anonymes, au coude à coude, noyés dans la masse, invisibles.  Même lui.

 

Dans une heure il sera sur scène face à la cour d’Honneur,  dans son costume de lorenzoLORENZACCIO, celui-là même qui fut exposé en 2003 à la Bibliothèque Nationale de Paris, celui-la même, défraîchi, portant la trace de sa divine sueur, contemplé silencieusement par des files de jeunes filles pensives.

Il recevra, comme chaque  soir, une ovation.  Sa beauté et  sa fougue dans ce rôle de tyran martyr, ne sont déjà plus du tout humains. 

 

-       Gérard, qui cherchez-vous dans la foule des passants ?

-       Anne, ma femme.  Sans elle je suis perdu.

-       Comment arrivez-vous à rester fidèle ?  Vous pouvez avoir toutes les femmes.

-       Je ne vois qu’elle.  Nous avons nos codes secrets. Elle s’appelait Nicole, je l’ai appelée Anne. Et moi, elle m’a fait ajouter un e à mon nom pour que le total des lettres fassent 13… Nous avons échangé notre sang. Nous sommes liés à la vie à la mort.

 

-       Vous vous êtes mariés en 1951, il y a un an. Cette même année vous avez tourné Anne-et-Gerard.jpg

FANFAN LA TULIPE, qui vous a rendu célèbre dans le monde entier.

-       Oui. Anne m’a porté chance.

-        Votre partenaire était Gina Lollobrigida… une bombe sexuelle, non ?

-       Une très bonne actrice, oui.

 

-       Quand on a été le Prince de Hombourg et le Cid, la vie quotidienne doit  paraître insipide, parfois ?

-       Insipide ?   Ah non, tellement plus « vivable » !  Je ne joue presque que des personnages marqués par un destin funeste, qui se débattent  dans des drames sans issue… La vie quotidienne est un paradis terrestre  !

-       Les femmes que vous aimez sur scène sont irrésistibles, sublimes, autrement séduisantes que dans la vie…

-       Oui, elles ont le vice en elles, la jalousie, la cruauté.  Autre chose, en effet, que celles qui m’entourent dans la vie !

-        

 

-        Votre dernière émotion de théâtre ?

-       Me retrouver sur scène face à mon maître Jean Vilar, dans le Cid. Il jouait don Diègue, et soudain je voyais en lui mon ennemi, un autre homme, lui si tendre…

-       Et hier, lors de la première représentation de Lorenzaccio, qu’avez-vous ressenti ?

-       Oh, une multitude d’émotions, que je vais retrouver tout-à-l’heure  !   D’abord, l’excitation d’être le premier interprète masculin de ce rôle sublime… Je viens après Sarah Bernhard suivie d’autres actrices… vous imaginez ?

-       C’était comme si aucun comédien ne se sentait assez viril pour rivaliser avec la grande Sarah !!!! (Il rit).

-       Jean Vilar joue-t-il dans Lorenzaccio ?

-       Non, mais je suis en parfaite osmose avec Daniel Ivernel qui joue le duc,  et surtout avec Charles Denner, un Giomo magnifique.

-        

-       Gérard Philipe, quel est votre pire souvenir de théâtre ?

Il ne réfléchit pas longtemps, son visage s’assombrit.  Il but la dernière gorgée de son thé glacé.

-       Caligula en 1945.  On m’annonce que mon père emprisonné à Grasse et condamné à mort, s’est évadé.  Son existence  se dissociait soudain de la mienne pour devenir un cheminement solitaire  où je ne pouvais intervenir en rien.  Mon père était collaborateur, j’étais résistant. Au-delà de nos civergences politiques, il restait mon père et l’idée de sa mort m’obsédait.  Jouer chaque soir le rôle de ce roi embourbé dans sa révolte était une torture.

-       En vous choisissnt pour ce rôle, Camus avait fait  une erreur de casting !

-       Un contre-emploi, en tout cas.  Le démon qui est en moi a dû être convaincant car la pièce a eu un grand succès.

 

Nous regardons autour de nous.  Les gens peu à peu quittent leurs tables sur la place de l’Horloge et se dirigent vers le Palais des Papes.  Gérard Philipe se lève.

-       Je suis de la première scène.  Il faut que j’y aille…`cour-d-honneur.jpg

je le suis, nous marchons vite à travers la foule.

-        

-        

-       Vous aimeriez mourir en scène ?

-       C’est mon vœu le plus cher.  D’ailleurs je désire être inhumé dans mon costume du Cid.

-       Nous n’avons pas parlé de cinéma ?

-        Ce sont deux mondes différents.  Sur une scène, je connais l’état second, l’euphorie du dédoublement.  Au cinéma je suis happé par une mécanique endiablée, c’est exaltant, je ne maîtrise rien du tout.

-       Vous avez des projets de tournage ?

-       Oui, un film avec Yves Allégret, « Les Orgueilleux », dans lequel je jouerai un médecin alcoolique… encore un contre-emploi   !

-       Votre partenaire féminine ?

-        Michèle Morgan… le feu sous la glace, dit-on !

-        etoile-filante.jpg

Je sens qu’il n’est plus avec moi. Il glisse, rapide, le regard fixé sur la porte monumentale qui commence à avaler les fidèles.

Je le perd de vue.

 Il disparut dans la pénombre du cloître.

 Six ans plus tard il reviendra en Avignon pour jouer encore une fois LORENZACCIO.  Ce sera la derière.  L’année suivante l’étoile s’éteint.

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Vendredi 31 décembre 2010 5 31 /12 /Déc /2010 14:26

 

 

sagan-assise.jpg FRANCOISE  SAGAN, UN CERTAIN DETACHEMENT;

 

Nous marchons sur le trottoir des Champs-Elysées après la projection du film de Diane KURIS, « Sagan ».  Nous sommes début juin, la nuit est tiède, Elle porte une jupe de fine laine camel et un chemisier en soie noir à pois blancs.

Elle marche vite, légèrement voûtée, elle tousse par moments.  je demande :

 

 

-  Vous avez aimé le film ?

-  Oui, beaucoup.  J’ai pleuré.  Ca s’est passé exactement comme ça.  A part certains de mes proches que je n’ai pas reconnu,  qui n’ont pas eu ma chance : Testud c’était moi. J’étais sur le tournage,  vous savez.  Je la regardais, je me voyais, je revivais tout…         Ma vie a pris un mauvais tournant très vite… C’est ce maudit accident.  Si je n’avais pas eu cet accident, je n’aurais jamais connu la drogue… Quoique. Mon frère Jacques m’a bien ouvert la voie lui aussi.  Bref.

-   Et tout cet argent… tout d’un coup…

-   Oui.   Heureusement, j’ai tout dépensé, je n’ai rien gardé, rien.   A la fin je n’avais plus rien, ils m’avaient pris mon chéquier et pourtant le fisc me poursuivait encore, je n’en  dormais plus... Ca on ne le voit pas dans le film.

 

-    « Sagan ».   Pourquoi n’avoir pas écrit sous votre vrai nom ?

-    Mon père a refusé.  Quand « Bonjour Tristesse » a été accepté par Julliard, il fallait se décider.  Pour mon père ce livre était une ineptie. Il ne se doutait pas du ramdam qui allait suivre … (elle rit)

-    Et… Sagan, pourquoi ?

-    C’est le nom d’un personnage de Proust,Hélie de Talleyrant, prince de

      Sagan.

-     Rien que ça !

-     Et oui.

-     Vous avez même écrit votre épitaphe avec ce nom-là,  et non avec Quoirez, votre vrai nom c’est étrange !

-    Ben oui, ma vie, mes scandales, mes livres, c’est Sagan, pas Quoirez.

     Quoirez c’est moi petite fille, garçon manqué, heureuse, insouciante…

      C’est mon au-delà, c’est moi maintenant.

 

-   Où  aimeriez-vous souper ce soir ?

-    A la Closerie des Lilas.   Cela me rappellerait mes déjeûners avec Sartre,

    ce qu’on pouvait rire !  Le soir, il y a un pianiste qui joue du Bill Evans… Pour moi la Closerie c’est un endroit emblématique, c’est le Paris éternel.

 

-   A quel moment avez-vous été le plus heureuse ?sagan-1955.jpg

     Je ne sais plus.  C’est loin, j’ai été souvent heureuse, la plupart du temps

 en fait, A cause d’un petit livre, j’ai connu tous les bonheurs fugaces du luxe, Monte-Carlo, les boites de nuits, le champagne, Deauville, les belles voitures…

Elle s’arrête, les yeux fixés sur l’obélisque au loin.

« Tout ça m’est arrivé sur un plateau et je trouvais ça normal… et sans m’en rendre compte, avec les années, ça s’est gâté, j’étais sur la pente descendante et je ne m’en rendais même pas compte. Je ne souffrais pas encore.  Le malheur le vrai, je l’ai connu quand Peggy  m’a quittée… Là, plus question de rigoler, j’étais paumée. Il ne me restait plus que les substances…

Vous avez vu, dans le film ? La scène de la mort de Peggy ?  Bouleversante Jeanne Balibar. C’était du vrai malheur, je vous jure.

Mais avant, pendant trente ans, oui j’ai été heureuse souvent. »

Elle reprend sa marche, plus lentement, avec un certain sourire aux lèvres.eggy-Roche.jpg

 

 

 

 

-   Vous estimez que vous avez fait de la bonne littérature ?

-    Ecoutez, c’est Mauriac qui l’a dit, à la une du Figaro :  « des qualités littéraires in-dis-cu-ta-bles, dès la première page. » Il parlait de Bonjour Tristesse, bien sûr.  Ensuite… des hauts et des bas… Un succès, un flop, un succès, un flop.   Comme  Duras.

-   A votre avis, pourquoi  « Bonjour Tristesse »  a-t-il fait scandale ?

-   C’était moi le scandale. Dans tous mes livres ils m’ont vue moi, mes

    voitures, mes frasques… Je m’en foutais à l’époque.

 

- Quel est l’homme que vous avez le plus aimé ?

- Dites-donc, c’est indiscret, ça.  C’est François Mitterrand, là !

-  C’est impossible.  C’était un grand esprit avec un tout petit coeur.

- Vous avez raison. Non, je crois que c’est le metteur en scène Zéfirelli.

-   Et Johnny Hallyday ?  Vous lui avez écrit une chanson !

-   Un être archangélique.  Mais moi, je n’étais pas assez belle pour lui.

J’ai laissé tomber la première.

 

-  Parmi tous les êtres exceptionnels que vous avez rencontrés, en est-il un

qui émerge, plus inoubliable que les autres ?

-   Yves Saint-Laurent.  Mon frère en solitude, mon frère en paradis artificiels, un être é la fois désincarné et sensuel, follement coureur.  Une nuit, au Sept,

je l’ai vu obliger un des serveurs à partir avec lui… On ne lui résistait pas. C’était un Prince.  Un prince des habité par le génie, un artiste qui a bouleversé les codes de l’élégance.

 

- Vous avez un regret ?

-  Non.  Ca ne sert à rien.  On ne pourrait pas s’arrêter là, et boire un verre ?

 

Je la vois s’engouffrer dans la porte à tambour de la brasserie, je prends le tour suivant, le tambour n’en finit pas de tourner, je trouve enfin la sortie et je La cherche, Elle a disparu, Elle n’est plus là.  Je m’assied à une table, sachant  très bien qu’elle avait dit ça comme ça, des paroles en l’air, pour faire une fin.  Je lève la tête, l’énorme lustre de cristal se balance doucement, sans raison.Ange.jpg

 

 

J’ai relu les premières lignes de cette première page de « Bonjour Tristesse », au mérite littéraire « indiscutable » :

« Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent,

j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.  C’est un

sentiment si complet, si égoïste que j’en ai presque honte, alors que la

tristesse m’a toujours paru honorable. »

 

En effet, c’est un sommet, une musique comme une cantate de JS Bach.  Qui écrit encore comme ça ? Personne.

 

Et son épitaphe au petit cimetière de Seuzac, près de Cajarc où elle est née :

« Sagan Françoise. Fit son apparition en 1954 avec un mince roman « Bonjour Tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même. »

 

J’aurais aimé la connaître. Nous aurions fait une paire de cancres.  Elle célèbre, moi inconnue, on en était au même point.  Quelle différence ?

 

« 

 

 

 

 

 

-  

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Lundi 27 décembre 2010 1 27 /12 /Déc /2010 15:47

 

JEAN  ROCHEFORT,  CRIN BLANC !  493225-jean-rochefort-au-17e-trophee-epona-637x0-2.jpg

 

   Lyon, hôtel de la Tour Rose, dans un coin de l’immense bar. 

Jean Rochefort est attendu par le comité d’accueil de l’Institut Lumière

où il doit participer à un hommage à Bertrand Tavernier.  

Au cours de notre entretien, un chasseur vient lui remettre un pli qu’une inconnue

 a déposé pour lui à la conciergerie.

C’est une lourde enveloppe que Jean Rochefort rend au chasseur en lui demandantle Bar Tour Rose

de le faire porter dans sa  chambre.   Il  grommelle :

*  Encore un manuscrit.  S’ils pouvaient, ils viendraient me poursuivre dans les toilettes pour me déposer leur prose en mains propres… enfin presque propres, à cet endroit-là…

*    Allez-vous lire celui-ci ?

*   Qu’est-ce que vous croyez… Je suis coincé à ce colloque jusqu’à minuit passé, je m’écroule sur mon lit, je m’endors, et j’ai un TGV demain matin  à huit heures.

*    Alors qu’allez-vous faire de ce manuscrit ?

*    Je vais le laisser sur la table de nuit pour le prochain client, il aura le

      choix entre la Bible et ce texte inédit.

*    Vous passez peut-être à côté d’un chef-d’œuvre ?

*    Ben oui, mon cher il faut savoir prendre des risques dans la vie.

*     Et cet auteur qui va  vivre dans l’espoir que vous l’appeliez un jour…

*     Bon, vous voulez me faire pleurer, vous ?   Son texte, il a dû le déposer

       chez une dizaine de confrères, sur le tas il y en aura un qui plongera.

       Si ça se trouve, il sera beaucoup plus intéressant que moi, qui suis

      sur la pente descendante.

*    Bien, reprenons, si vous voulez bien, notre entretien…

*    Ouiii ?

 

Tout  « descendant » qu’il est, Rochefort a encore l’œil qui frise.  Il me

regarde avec une malice un peu provocante, et attend  la question

suivante.

 

*  Jean Rochefort, quel est votre plus mauvais souvenir de tournage ?fantome-de-la-liberte-06-m.jpg

*   J’en ai plusieurs, mais celui qui ne risque pas de faire de la peine au

      metteur en scène puisqu’il est mort, c’est le souvenir du Fantôme  de la 

       Liberté, de Bunuel.  Une torture.  Des heures cloîtré dans une loge

       inconfortable en compagnie des trois autres acteurs de la scène,

       abandonnés grelottants, assoiffés, sans une indication, pour être

       ensuite brusquement traînés sur le plateau et se voir attribuer des

       places marquées à la craie sur le sol… sans un mot du réalisateur Seyrig Rochefort001sur

       nos rôles… Il faut dire qu’il était déjà très, très handicapé.Mais enfin on délègue !  On délègue !  Non ?

*    Oui oui..   Quelle est  la partenaire qui vous a le plus ému ?

*     C’est Delphine Seyrig, au théâtre.  Son souvenir m’émeut encore.

*     Sa beauté ou son talent ?

*     Sa voix.   Je croyais détenir le pompon de la voix - si on peut dire… Mais sa  voix à elle….une banderille !   Une estocade !

*     A propos d’estocade….

*     Vous allez me demander si j’aime la corrida ?

*     Non.

*     J’aime mieux ça.  Je vous aurais giflé, mon vieux.

 

 

 

 

*     Non, j’allais vous demander si vous vous souvenez de votre 

      premier amour ?

*   Bel à propos !  Oui oui,  elle s’appelait Blandice, c’était une jument blonde que je montais en dehors des heures de tournage, à Rochefort2

Rio de Janeiro.

 

*    Quel  est votre acteur favori ?

*    Fernandel.

 

*    Quel est votre héros  favori dans la littérature ?

*   C’était don Quichotte, avant qu’il ne me porte malheur !  J’allais enfin  réaliser mon rêve, incarner ce personnage hors du commun, lorsque le tournage fut interrompu dans le chaos.  Et moi, blessé,  privé de cheval  pendant des années… (il sanglote).

*   Hum… excusez-moi.   Et dans la vie réelle ?

*   Bartabas.

*    Que  portez-vous de préférence lorsque vous sortez ?

*    Des sabots.

*    Comment aimeriez-vous qu’on vous définisse ?

*    Comme quelqu’un de très chevaleresque.

 

NDLR :  les anecdotes  concernant le manuscrit déposé à l’hôtel et le tournage du Fantôme de la Liberté ont été vécues en leur temps  par l’auteur.

Par Miss Comédie - Publié dans : Conversations imaginaires
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