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7 mars 2016 1 07 /03 /mars /2016 19:26
BAISERS VOLÉS, de François Truffaut

ZOOM SUR UNE SCÈNE CULTE

L’Apparition, la Femme, la Divine, arrive avec le plateau du café.

« Vous venez ? dit-elle de sa voix surréelle.

Il vient. Il s’assied sur le canapé, les genoux serrés.

Il n’ose pas la regarder.

Elle s’assied en face de lui et entreprend de servir le café, d’abord sa tasse lui, puis la sienne. Ses gestes sont précis, coulés, des gestes de femme du monde mais empreints – ou serait-ce une illusion ? – d’une certaine sensualité.  Pourtant, elle ne fait pas la coquette, elle ne le drague pas, non, elle est dans les limites de la courtoisie.

Pas un mot n’est prononcé, le silence est presque pesant.

Elle tend le sucrier, il prend un sucre, puis deux.  Il remue le café, il ne l’a toujours pas regardée mais lorsqu’elle se lève pour s’activer sur le meuble du magnétophone, il la dévore des yeux.  Son jeu est très subtil, on sent à la fois sa gêne, son émotion, son attente d’il ne sait trop quoi…

Antoine Doisnel est amoureux fou de madame Tabard, sa patronne, depuis le premier jour, depuis qu’elle lui est apparue dans le magasin à une  heure tardive.  Sa beauté, sa douceur, sa voix !

Aujourd’hui il est face à elle, incrédule mais prêt à tout. 

Elle sort un disque de sa pochette et s’apprête à le poser sur la platine.

« Vous aimez la musique, Antoine ?

« Oui monsieur.

Le monde s’écroule. Il est foudroyé par l’énorme lapsus. Il se lève d’un bond, la tasse de café se renverse sur la moquette, il fuit, Antoine, il s’échappe, c’en est trop, il faut disparaître de ce monde, il dévale les escaliers, fait irruption dans le magasin qu’il traverse comme un  fou.

« Où allez-vous Antoine ? lui demande la vendeuse.

« Je suis malade, je rentre chez moi.

La scène culte s’arrête là mais on pourrait bien le suivre et le retrouver chez lui couché dans son lit, les draps jusqu’au menton, et voir la Divine frapper à sa porte et entrer, et lui parler doucement…

 

Une telle situation est  impensable aujourd’hui  -  et encore, François Truffaut l’avait mise au goût  du jour à l’époque,  une histoire d’amour tirée du roman de Balzac Le Lys dans la Vallée !

Jean-Pierre Léaud  incarne à la fois Félix de Vandenesse et Antoine Doisnel avec le plus grand naturel, face à une Delphine Seyrig plus comtesse de Mortsauf  que jamais.

Tout a été dit sur Léaud, sa ressemblance avec Truffaut, et sur son rôle dans cette trilogie un peu désespérée qui va suivre avec Domicile Conjugal et l’Amour en fuite.

 

 

BAISERS VOLÉS, de François Truffaut

J’ai eu envie, à la manière de Modiano, de découvrir ce magasin de chaussures qui avait servi de décor à Baisers Volés. Existait-il toujours ?

Le 63 m’a déposée à la station Pompe (mais oui !) et j’ai marché jusqu’au numéro 1, devant le magasin de chaussures Maralex.

J’ai eu la surprise de me heurter à un camion de déménagement stationnant devant la vitrine. Un va-et-vient de cartons à chaussures et de meubles m’a fait craindre le pire.  Je suis entrée, j’ai vu au milieu d’un espace dévasté, un homme âgé, au visage fatigué, de haute stature, qui observait le déroulement des opérations.

« Pardon monsieur…Vous êtes le directeur du magasin ?

« Oui madame. Pourquoi ?

« Oh… je voulais juste voir le décor de Baisers Volés…

Il a eu un sourire triste, un haussement d’épaules.

« Tout ça c’est du passé… On ferme, vous savez ?  Maralex, c’est fini.

J’ai eu le cœur brisé comme s’il s’agissait de ma famille.

C’est ainsi que j’ai assisté, in extremis, à la disparition d’un rêve.

 

L’appartement où ont été tournées les scènes d’intimité des Tabard était la propriété de Michael Lonsdale, dans le 7ème arrondissement de Paris.

D’ailleurs, dans Baisers Volés, il y a tout un pan d’histoire dont on ne parle pas assez, autour du personnage de Pierre Tabard, joué par Michael Lonsdale.  « ¨Personne ne m’aime et je veux savoir pourquoi. »

Une réplique qui en dit long sur la personnalité secrète de ce patron qui a tout réussi, sauf sa vie.

Truffaut a dit que le cinéma était plus important que la vie.

Il nous a pourtant souvent montré que sans la vie il n’y aurait pas de (bon) cinéma.

 

Miss Comédie

 

 

 

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Published by Miss Comédie - dans Zoom sur ma scène culte
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  • Miss Comédie
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. 
Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer.  De comédienne- auteur dramatique,  je suis devenue  blogueuse, ça élargit considérablement la cible.
  • Miss Comédie c’est moi, Barbara Laurent-Ogier. Mes initiales m’ont récemment fait bifurquer. De comédienne- auteur dramatique, je suis devenue blogueuse, ça élargit considérablement la cible.

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