Cette photo, c'était hier. Aujourd'hui nous sommes à Copenhague, le 15 janvier 2011. La Falkoner Salen est pleine à craquer. Ce soir le groupe PROCOL HARUM chantera
SALTY DOG, GRAND HOTEL, CONQUISTADOR, et… WHITER SHADE OF PALE.
Sur scène, il y aura Gary BROOKER, bien sûr, le fondateur et chanteur du groupe, entouré de quelques-uns des musiciens de la première époque.
On les reconnaîtra facilement : ils sont vieux, entourés de jeunes recrues qui pourraient être leurs petits-fils .
Gary BROOKER, à la voix inchangée, cette voix qui a donné la chair de poule à des millions de fans depuis 1967, est un monsieur corpulent à cheveux blancs, au
visage empâté, et ça fait mal de le voir chanter A WHITER SHADE OF PALE, le tube de nos vingt ans.
A Copenhague, le public s’en fout, bluffé par le mélange de musiciens classiques et rock dans une symphonie toujours aussi planante.
Ils ont gardé pour la fin ce morceau emblématique d’une époque psychédélique. La salle les accompagne de leurs mains levées, de leurs chants, toujours les mêmes salles, le même triomphe depuis 44 ans. Même avec leurs cheveux blancs, la magie opère de génération en génération.
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Gary BROOKER se fraye un passage dans le bar à vins proche de la salle de concert. Il est entouré de ses proches musiciens. Leurs visages sont luisants de fatigue
mais rayonnants de joie intérieure. La taverne entière leur fait un baroud d’honneur.
« I must talk to you.
Un jeune homme aux yeux clairs barre la route au leader de PROCOL HARUM.. Ses amis sont déjà sur le qui-vive, mais Gary BROOKER a croisé le regard du type qui l’interpelle.
« I know you, Alexandre THARAUD. Come with me.
Il se détache de son groupe et s’assied à une table à l’écart, invitant l’autre à lui faire face.
Ils se regardent.
« Vous avez pillé Jean-Sébastien BACH.
« Disons qu’il m’a inspiré.
« J’adore ce que vous avez fait de sa cantate 140, de son 1er prélude, de son aria, dans ce morceau sublime.
« Vous ne l’aviez jamais entendu ?
« J’avais un an quand il est sorti. Il y a quelque temps je l’ai entendu un soir dans une fête privée. Les gens dansaient le slow dessus. On m’a dit que ça s’appelait A WHITER SHADE OF PALE. Ce titre m’a intrigué. C’est comme votre nom : PROCOL HARUM, ça vient d’où ?
« On n’est plus sûrs du tout. Les uns disent que ça vient du latin « au-delà des choses », les autres que c’est le nom du chat d’un de nos copains…
« L’un n’empêche pas l’autre…
« Exact. Ce chat pouvait très bien être un chat philosophe…
« En tout cas aujourd’hui, je comprends votre succès planétaire !
L’Anglais hausse les épaules.
« Ce succès planétaire s’arrête à un seul morceau ! Ne nous enviez pas ! Vous êtes, vous, un immense pianiste à la renommée internationale. Vous aurez le même triomphe à chacun de vos concerts, pour des œuvres différentes, vous pouvez jouer tout le répertoire classique, vous serez ovationné !
Sa voix devient rauque, va-t-il se mettre à pleurer ?
« Nous, c’est A WHITER SHADE OF PALE, qu’ils demandent, et rien d’autre ! Nous avons essayé de le supprimer de nos concerts, les gens hurlaient ce titre maudit, le reste ne les intéressait pas !
Alexandre THARAUD découvre cet aspect de la question : la réussite peut aussi être un sacré boulet. Il est embêté pour Gary mais il ne peut pas vraiment le plaindre.
« C’est quand même agréable, une salle comme ce soir, non ?
Soupir.
« Yeah…Au Danemark ils ne sont pas difficiles, tous les morceaux font un tabac, ici.
« Et en France ? Pourquoi ne vous produisez-vous pas en France ?
« Nous sommes venus en 2010 mais vous ne l’avez pas su, nous n’avons fait aucune promotion.
« Vous êtes venus ? Mais où…
« Dans une petite chapelle du Quercy, à l’ABBAYE NOUVELLE de LEOBARD, c’est dans le Lot, près de Gourdon. Nous n’étions que cinq musiciens, et nous avons joué ça très moderato.
Alexandre THARAUD sursaute.
« C’est très très étrange, que vous ayez joué là, quelle coïncidence…
« Quelle coïncidence ?
« Oui, vous étiez à deux pas de Montcuq, le village où Nino FERRER a vécu ses derniers jours…
« Et alors ?
« Ben Nino FERRER et PROCOL HARUM, même combat ! Une carrière qui ne laisse qu’un souvenir : LE SUD pour lui, A WHITER SHADE OF PALE pour vous.
« Pas du tout ! Quand nous avons sorti A WHITER SHADE OF PALE en 67, il était au top avec MIRZA et il chantait LE TELEFON avec le même succès !
« Bien sûr, mais il en était malade ! Il avait fait de très beaux enregistrements qui ne marchaient pas du tout ! Comme quoi on n’est jamais content du succès que l'on a.
L’Anglais fait signe au serveur :
« Give me a Guiness, please. And for you ?
THARAUD hésite , il ne boit jamais d’alcool.
« Euh, la même chose.
Ils ont du mal à s’entendre tant la salle est bruyante. Ils se taisent jusqu’à l’arrivée du serveur avec les deux Guiness débordantes de mousse.
Ils trinquent fraternellement, puis Alexandre THARAUD avoue :
« Je suis incapable de boire ça… Je vous laisse la finir avec vos musiciens, je vous ai un peu trop accaparé.
Il se lève, serre la main de Gary BROOKER.
« Vous savez, vous n’auriez pas dû prendre le nom d’un chat… C’était sûrement un chat noir ! 
(La version que vous entendez est une version récente enregistrée avec l'Orchestre National et
les choeurs du Danemark. La voix est à peine changée... quoique.)
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Juillet
2011. La cour d’honneur du château de GRIGNAN dans la Drôme. La nuit est claire mais le mistral souffle et les spectateurs frissonnent autant de froid que de terreur devant le
spectacle de la folie d’HAMLET que joue Philippe TORRETON.
Laurence OLIVIER
se souvient du décor de l’Old VIC Theater à Londres où il joua HAMLET pour la première fois en 1938.
« Ce soir je suis la doublure de Philippe TORRETON. A la moindre défaillance, je saute sur le plateau. Et là, vous
verrez un HAMLET …grandiose, unique, irremplaçable.
« Et lui
c’est Coco, mon partenaire chouchou. Son nom est ELMALEH, Gad ELMALEH.
Octobre 1978. Childwickbury House (Hertfirdsgure) au sud de Londres. Dans son manoir entouré de bois et protégé comme une forteresse, Stanley KUBRICK travaille sur le montage
de son prochain film SHINING. Il est de mauvais poil. Stephen KING, l’auteur du roman qui a inspiré le film, vient de lui renvoyer le scénario : il ne l’aime pas. Il ne
retrouve plus rien de son roman, à part les personnages principaux et l’hôtel hanté. Il lui a fait savoir qu’il refusait de figurer au générique du film. La tuile, car Stephen KING est un
écrivain phare aux US.
Dans la salle de montage installée dans les écuries du manoir, KUBRICK est assis dans l’ombre et repasse en boucle la
scène où Wendy et son fils Dannys s’engouffrent dans le labyyrinthe.
« Il
n’y a pas assez de menace dans ce labyrinthe ! On les croit à la fête foraine…
« Ah oui ! La tuerie dans le labyrinthe de miroirs…
KUBRICK hoche la tête.

Vendredi
1er Juillet 2011. La Tour Sainte-Marie, en haut du Rocher de Monaco. C’est la tour où flotte l’étendard indiquant la présence du Souverain dans le Palais.
« C’est le souvenir de VERTIGO, qui vous a conduit jusqu’ici, Mr. HITCHCOCK ?
« Mais qui vous
dit qu’elle doit y assister ?
HITCHCOCK
s’enflamme en imaginant la scène.